CECI n'est pas EXECUTE 10 juillet 1848

Année 1848 |

10 juillet 1848

Charles Eynard-Eynard à Alfred de Falloux

10 juillet 1848

Cher Alfred,

Le témoignage de tous les hommes qui ont connu sa lutte et les circonstances de sa reddition est unanime; tous reconnaissent qu'Abd-el-Kader1 est venu librement sur une promesse qui à ses yeux engageait la nation française et que jamais il n'a douté de la sainteté de cette promesse. Les colonels Daumas2, de Beaufort3, les généraux Lamoricière, Cavaignac4, Bedeau5 et le maréchal Bugeaud sont d'accord à l'affirmer. Ils l'ont témoigné de diverses manières et le feront encore, mais l'opinion de plusieurs de ceux qui connaissent les généraux actuellement aux affaires est qu'ils craindront de compromettre leur popularité ou de se charger d'une grave responsabilité en proposant sa mise en liberté. On dit que Lamoricière plaidera avec chaleur la cause de l'honneur français à la tribune mais qu'il ne serait pas impossible qu'il dit ou laissât penser qu'au fond son opinion ne doit pas influer sur le vote de l'Assemblée et qu'il vaut mieux laisser Abd-el-Kader en captivité. C'est là que vous ne voudrez pas, ce que vous ne permettrez pas autant qu'il sera en vous. Et dût la liberté d'Abd-el-Kader coûter quelques craintes à la France, vous ne consentirez pas à laisser peser une tâche de déloyauté sur le nom français. Si quelques terreurs imaginaires pouvaient prévaloir dans l'esprit de quelques uns, sur les intérêts de la justice, la liberté d'Abd-el-Kader qu'on accordera plus tard n'aura plus la haute signification de moralité nationale qu'elle aurait maintenu. Abd-el-Kader tiendra sa parole si on tient celle qu'il a reçue, cela est je crois hors de doute ; une continuation d’oppression ne saurait le lier. Vous vous étonnerez que je prenne la liberté de vous donner presque un conseil, vous l’excuseriez comme on excuse un ami, vous l'excuseriez bien davantage en sachant que c'est à la demande d'Abd-el-kader.

Notes

1Abd-el-Kader, émir arabe d'Algérie (1808-1883), proclamé sultan des arabes en 1832, il avait combattu les Français en Afrique du Nord. Après avoir fait acte de reddition le 23 décembre 1847, il fut interné à Toulon, puis dans le château de Pau où Falloux lui rendra visite.
2Eugène Melchior Joseph Daumas (1803-1871), écrivain, militaire et homme politique. Venu en Algérie en 1835, il avait été consul auprès d'Abd-el-Kader de 1837 à 1839. Il fut envoyé auprès de l'émir lors de son internement au Fort Lamalgue à Toulon.
3Charles Marie Napoléon de Beaufort d'Hautpoul (1804-1890), militaire. Après plusieurs missions aux côtés du maréchal Soult en Syrie et en Égypte, il fut envoyé en Algérie où il prit part à la prise de la smala d'Abd-el-Kader, le 16 mai 1843.
4Louis-Eugène Cavaignac (1802-1857), membre du parti républicain, il s'était distingué en Algérie. De retour en France, il fut élu à la Constituante.
5Marie-Alphonse Bedeau (1804-1863), comme les autres militaires cités ici, il participa à la conquête de l'Algérie. Comme Cavaignac, il revint en France et se fit élire à la Constituante.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «10 juillet 1848», correspondance-falloux [En ligne], Année 1848, Seconde République, Années 1848-1851, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 20/11/2016