CECI n'est pas EXECUTE 2 janvier 1875

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2 janvier 1875

Anatole de Ségur à Alfred de Falloux

Paris, 2 janvier 1875

Cher Monsieur, Au risque de montrer à vos yeux une grande ignorance du cœur humain, je dois vous avouer que votre lettre m'a surpris autant que peiné, et que cette nouvelle application du : si ce n'est toi, c'est donc ton frère, m'a fait tomber de mon haut. Je n'aurais jamais pu croire que vous me rendissiez responsable des articles de M. l'abbé Jules Morel, ni même des écrits de Mgr de Ségur1, surtout après notre entretien à ce sujet, il y a un an. Alors je me dis que mon frère partageait, en politique comme en religion, toutes les opinions, tous les sentiments de l'Univers, et vous ne pensiez pas, à cette époque, que ce fut un obstacle à mon entrée à l'académie, car vous me dîtes, après cette conversation, que mon élection certaine n'était plus qu'une affaire de temps. Il est vrai que depuis je n'ai pas fait retirer par mon frère la brochure dont vous vous plaignez ; mais il m'est impossible de croire que vous-même preniez ce reproche au sérieux. Je ne pouvais pas, je ne devais pas faire cette tentative, non seulement à cause de sa parfaite inutilité, mais à cause de l'âge de mon frère de son caractère sacré, de l'estime et de la vénération dont il est puissamment entouré dans presque tout le monde catholique. J'ai donc le droit de vous dire que cette lettre intervertit absolument les rôles et que le congé que vous me reprochez de vous avoir donné, c'est moi qui l'ai reçu. Quels que soient d'ailleurs les motifs de votre arrêt, je m'y soumets, sachant bien que, comme toutes les républiques, celle des lettres à des maîtres absolus. Je ne me donnerai pas le ridicule d'imiter le renard de la fable, et de faire fi de l'académie, par ce que je n'y puis pas entrer. Mais mon vif regret est certainement adouci par la pensée que ces, aux yeux du chef des conservateurs et des catholiques de l'académie, un motif absolu d'exclusion que d'avoir pour frère un saint prêtre. Quoi que cherchant à pratiquer de mon mieux la vertu d'humilité, j'avoue que le courage me manque pour justifier mon frère, ma famille et moi-même des allusions blessantes et des reproches injustes que renferme votre lettre. La justification serait facile ; je ne la ferais que si je ne la jugeais parfaitement inutile et superflue pour moi-même comme pour tout le monde. En terminant, cher Monsieur, laissez-moi vous dire que votre injustice présente ne me fait pas oublier vos bontés passées, et qu'en dehors de mes sentiments de gratitude personnelle qui subsistent je vous garderai toujours les sentiments de respect et de remerciements liés aux grands services que vous avez rendu à notre pauvre pays. A. de Ségur

Notes

1Mgr Gaston de Ségur (1820-1881), fils de la comtesse de Ségur, auditeur de Rote à Rome de 1852 à 1856, il était revenu à Paris pour cause de cécité.  Plus modéré que Jules Morel et Louis Veuillot dont il est un des proches, l'évêque demeurait néanmoins un prélat ultramontain et antilibéral.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «2 janvier 1875», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, 1875, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 26/01/2012