CECI n'est pas EXECUTE 26 octobre 1865

Année 1865 |

26 octobre 1865

Werner de Mérode à Alfred de Falloux

Paris, 26 octobre 1865

Mon cher ami, Corcelle n'a pas encore vu M. Dufaure, il le verra ce soir, il croit que ce dernier acceptera de faire partie de la commission1. Demain, vous recevrez des nouvelles de ce bon Corcelle ou de moi. J'aime mieux vous écrire deux fois que d'ajourner l'expression de ma gratitude pour l'hospitalité charmante que j'ai reçue au Bourg d'Iré. Je suis plein de reconnaissance pour les bontés de Madame la marquise de Caradeuc et de Madame la comtesse de Falloux, veuillez mettre mes hommages aux pieds de ces dames. Je suis enchanté du matériel et du moral de ce lieu, si bien arrangé par l'âme qui l'habite. En tout, mon voyage en  Bretagne et en Anjou m'a ravi, je n'y ai vu que de belles et bonnes choses, Nantes, St Florent2, le Bourg d'Iré, Combrée3, l'hospice Swetchine4, Labory, Le Chillon5 et Rochecotte me laissent les plus agréables souvenirs. J'allais oublier Tours et l'archevêque dont j'ai été on ne peut plus satisfait. Il a un air parfait et une conversation on ne peut plus sensée. J'ai trouvé ici des impressions moins consolantes : des revenants de Berne ne parlent que du triomphe sur toute la ligne du cardinal Antonelli6, c'est le système des concessions, de l'abandon, des atermoiements qui l'emporte avec arrière pensée de résistance, de compression, de continuation du système, de routine arbitraire si une coalition et l'Autriche reprenaient le dessus dans le monde. On colore tout cela du prétexte d'un soit-disant désordre dans les finances du ministère des armes. On dit qu'il y a eu des vols, sans rien préciser : c'est bien le cas de dire quand on veut tuer son chien on dit qu'il est enragé, ou bien manger l'herbe d'autrui quel crime abominable! mais tout cela n'a rien de sérieux on a voulu se débarrasser de l'élément purement catholique de l'élément étranger et on y est parvenu. Le pape s'exprime sur le compte de mon frère de la manière la plus flatteuse, mais il n'est pas administrateur. Voilà ce que j'ai recueilli et ce que je vous transmets. Quant à l'histoire de ruine personnelle, de dettes, ce sont des contes auxquels mon frère a donné prétexte en achetant certains terrains pour des améliorations par lui désirées et en partie effectuées ce qu'il doit est représenté par ces acquisitions, mais dans le débordement d'injures dont il est l'objet on cherche à tourner tout contre lui Dilexisti justiciam et odisti iniquitatem propterea morior in exilio7 disait Grégoire VII8: c'est un peu l'histoire de mon frère9, du reste on lui offre d'autres situations, mais vous comprenez qu'il éprouve un moment des sentiments très pénibles. Adieu cher ami.

Mille amitiés. Werner.

Ceci pour vous. Ne montrez pas ma lettre. Je ne suis assez sûr de rien pour me mêler d'une question que l'avenir seul éclaircira. J'ai de bonnes nouvelles de Montalembert enchanté de tout ce qu'il voit en Espagne et en particulier d'Avila où il était le 15 pour la fête de S[ain]te Thérèse.

Notes

1Il s'agit de la commission créée pour l'érection d'un monument à la gloire du général de Lamoricière.
2Saint-Florent le Vieil, haut-lieu angevin de l'insurrection vendéenne de 1793.
3Petite bourgade angevine, proche du Bourg d'Iré et où fut créé un collège catholique peu après le vote de la loi de 1850.
4Hospice fondé en 1864 à Segré à l'initiative de Falloux.
5Propriété de la famille Juchaut de Lamoricière, le château du Chillon est situé en Loire-Atlantique, non loin du Bourg d'Iré.
6Antonelli, Giacomo (1806-1876), cardinal et homme de confiance de Pie IX, il occupait depuis 1850, le poste de secrétaire d’État.
7« J'ai aimé la justice, et haï l'iniquité, c'est pour quoi je meurs en exil ».
8Ildebrando Aldobrandeschi de Soana (vers 1020-1085), succédant à Alexandre II en 1073 sous le nom de Grégoire  VII, il fut le principal artisan de la réforme grégorienne.
9Mérode, Frédéric François Xavier de (1820-1872), frère de Mme de Montalembert, officier dans l'armée belge, il entra ensuite dans les ordres, puis devint camérier secret de Pie IX. Devenu par la suite son pro-ministre des Armées, il mit sur pied l'armée pontificale (1860). Il était peu favorable aux catholiques libéraux mais conserva des rapports d’affection avec Montalembert. On lui attribuait une grande influence sur les relations du pape avec le gouvernement français. En octobre 1865, il fit agréer au pape sa démission. En juin 1866, il sera nommé archevêque in partibus de Mitylène.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «26 octobre 1865», correspondance-falloux [En ligne], Second Empire, Année 1852-1870, Année 1865, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES,mis à jour le : 08/04/2013