CECI n'est pas EXECUTE 12 juillet 1880

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12 juillet 1880

Léonille Sayn-Wittgenstein à Alfred de Falloux

Le 12 juillet 1880

mon cher comte, je vous boude et vous ne vous en apercevez même pas ! C'est tout ce qu'il y a de plus humiliant pour moi ! Votre discours du 27 mai1 me parvient aujourd'hui seulement. C'est que vous m'avez jugée indigne de votre souvenir au jour où tous vos amis étaient heureux de vos succès et se réjouissaient de vous voir reparaître dans l'arène où votre noble et si belle parole devait faire encore une fois le bien qu'elle avait toujours fait. Vous pouvez bien penser mon cher comte, que je n'ai pas attendu que votre discours fut imprimé en brochure pour le connaître et l'apprécier. J'en ai joui en son temps avec vos amis et autant que ceux et celles que vous aimez le plus. De tout ce que vous dites à cette pauvre France qui sera chrétienne ou ne sera plus, rien ne m'a ravie et ne m'a autant enchantée de vous, permettez-moi cette déclaration, que le sentiment qui prédomine hors tout autre je veux parler de ce désir de voir tous les catholiques sans distinction de nuances mais dans un but unique celui de la défense de l’Église de Dieu. Je sens mon cœur pénétré d'un profond attendrissement et d'un bonheur immense à un pareil espoir et cet avenir seul capable de sauver la société c'est à vous qu'on le devra plus qu'à tout autre à vous qui avez parlé le langage de la conciliation et avez su rendre justice à tous ceux qui le méritent. Notre cher évêque2 s'en réjouit, on n'en peut douter, cher évêque ! Les discours du duc de Broglie et du duc Pasquier ont ému les plus récalcitrants de nos amis et j'ai pu le constater pas plus tard qu'hier en recevant la visite et j'ai pu juger du progrès de Robert de Mun3 et j'ai pu juger du progrès qui se produit dans vos appréciations ainsi que la tendance générale d'une union sincère des partis religieux. J'ai vu le P. Gagarine à Evian où sa cure lui profite très bien, je regrette que Mme de Castellane y vienne si tard ; elle ne l'y trouvera plus. Il sera chez moi, comme déjà il a passé par Monabri4 en allant aux eaux. Je vois tout le monde bien alarmé de ce qui [manque une ligne] mois d'août et plus tard ; enfin où s'arrêtera-t-on ? Pauvre belle France ! Quel abaissement ! Vous voyez sans doute comme moi avec un certain plaisir les souverains et les princes se douter enfin de la bêtise qu'ils font depuis si longtemps en fraternisant avec la franc-maçonnerie. Ce n'est pas se réveiller trop tôt ! Mais je vous quitte cher comte en vous demandant de me pardonner mon trop long bavardage. Parlez-moi de votre santé et de tout ce qui vous occupe et doit si douloureusement vous préoccuper aujourd'hui. Bien à vous.

P. de Wittgenstein

Pourquoi notre pauvre Élie de Gontaut5 ne s'est-il pas trouvé sur vos livres ? C'était bien sa place, la place du fils chéri de notre Ste amie6, amie du P. de Ravignan assistée à son dernier soupir par les Pères de Coulevray7 et Plisoint8. N'est-ce pas une tristesse de plus au milieu de tant d'autres...

Notes

1Le 27 mai 1880, Falloux était venu à Paris où il avait prononcé, rue de Grenelle, un important discours dans lequel il faisait part de ses vives inquiétudes sur l'avenir de la religion catholique et fustigeait les menaces pesant sur l’Église.
2Mgr Dupanloup, d'autant plus cher aux yeux de la princesse, de religion orthodoxe, que c'est l'évêque qui l'avait convertie au catholicisme. Falloux venait de publier, L'Évêque d'Orléans [Mgr Dupanloup], Paris, Didier, 1879, 211 p.
3Mun, Robert de (1839-1887), frère d'Albert de Mun.
4Demeure de la princesse Sayn-Wiitgenstein, à Lausanne, en Suisse.
5Gontaut-Biron, Élie de, vicomte (1817-1890), diplomate et homme politique. Il avait effectivement été un habitué du salon de Mme Swetchine. S'occupant d’œuvres charitables sous l'Empire, il était entré en politique après le 4 septembre, se faisant élire en 1871 représentant des Pyrénées Orientales. Siégeant à droite, il se fit inscrire aux réunions Colbert et des Réservoirs. En janvier 1876, il fut élu au Sénat dont il sera membre jusqu'en 1883. Entre temps, il avait été nommé par Thiers ambassadeur à Berlin, poste qu'il occupa du 4 janvier à sa démission en décembre 1877. Rentré dans la vie privée en 1882, il publia quelques articles remarqués dans le Correspondant, notamment (25 octobre 1889) contre l'alliance des monarchistes et des boulangistes.
6Sans doute fait-elle ici allusion à la 9ème édition du livre de Falloux Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, Paris, Didier, 1880,  576 p.
7Orthographe peu sure.
8Ibid.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «12 juillet 1880», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, 1880, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES,mis à jour le : 07/04/2013