CECI n'est pas EXECUTE 28 octobre 1851

Année 1851 |

28 octobre 1851

Pierre-Antoine Berryer à Gaston de Lévis

Jeudi 28 août 1851

Monsieur le duc,

Me voici enfin rentrée à Augerville où je ne reste que 48 heures ; j'ai été toujours errant sur les grands routes depuis que m'est parvenue la réponse que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Plus cher et fléchissent cette lettre, plus je vois avec peine que nous sommes bien loin d'apprécier de la même manière l'approbation officielle que M. de Saint-Priest a donnée à la gazette de l'Opinion publique, qui sans cesse se met en dissidence, plus ou moins déclarée, avec la politique et la conduite suivie par l'immense majorité de la réunion de la rue de Rivoli et approuvée par la majorité de la conférence. Cette manifestation extrêmement fâcheuse dans l'état présent des affaires, est contraire aux intentions de M. le comte de Chambord qui nous écrivait le 29 septembre dernier : « Je crois utile d'appeler particulièrement votre attention sur la nécessité, pour les hommes qui aujourd'hui se trouvent en quelque sorte publiquement investie de ma confiance, de se regarder comme solidaire et de demeurer en toute circonstance étroitement unis entre eux. »

Vous me dites, Monsieur le duc, que ce n'est pas en cherchant à exercer une pression sur toutes les volontés que l'on parviendra au but que l'on se propose. Mais ai-je jamais pensé à exercer ou à faire exercer une contrainte quelconque sur les consciences et sur les intelligences ? Je suis à cet égard pleinement de votre avis, on ferait dans cette voie d'infructueux efforts. Nous rencontrerons toujours des dissidences d'opinions sur la conduite à tenir dans un parti composé d'ailleurs d'hommes également attachés et dévoués au même principe politique. Je ne me plains donc pas des contradictions que nous avons subies, encore bien qu'elle soit venue en toutes circonstances et sur toutes les questions de la part des mêmes hommes. Mais un parti cesse d'exister, il perd du moins toute considération, toute force, toute influence au dehors, quand, au nom de son chef naturel, des tendances, des opinions, des conduites opposées reçoit également approbations et encouragements. Il ne s'agit pas de procéder par exclusion et de prononcer un anathème contre la minorité ; il ne s'agit de violenter l'indépendance d'action et de volonté de personne. Mais pour n'être pas accusé d'être incapable d'avoir un avis ou de manquer de bonne foi, il importe, en respectant la liberté de tous, de ne pas donner son assentiment à des opinions contraires, à des conduites opposées. Le respect auquel les intentions des personnes ont un droit incontestable de part et d'autre, ne saurait être étendu à des résolutions divergentes.

Pour éviter l'immense danger des apparences d'une double politique M. le comte de Chambord nous a dit : « Si je veux maintenant donner moi-même une direction à mes amis, c'est pour rétablir parmi eux l'union et la discipline et faire prévaloir, la ligne de modération et de conciliation que j'ai tracée à Wiesbaden, et dont j'ai été le premier à leur montrer l'exemple. »comment l'ascendant de cette direction pourrait-il se faire reconnaître et sentir, si la conduite et le langage des hommes notoirement honorés de la confiance du roi, présentent au pays d'incessantes contradictions.

Vous le voyez, Monsieur le duc, il n'est point question de la polémique soulevée par l'opinion publique contre toutes les résolutions adoptées par la majorité, je dois dire par la presque unanimité de la réunion de la rue de Rivoli ; il n'est plus question de la protestation publique de MM. de Rességuier et de Chaulieu1 contre cette polémique, mais de la haute approbation et des encouragements qui lui ont été donnés publiquement par un membre de la conférence. C'est là ce qui nous fait, ce qui fait à notre majorité une position équivoque, que l'honneur, le zèle pour la cause du roi, le dévouement aux intérêts de la France, ne permettent pas d'accepter.

Je ne veux point aborder le fond même des questions, puisque vous ne me dites pas sur quel point vous différez d'opinion avec moi. Vous réservez. L'entretien vous observations sur certaines tendances qui se sont manifestées récemment, dites-vous, dans la politique générale, tendances qui vous paraissent fâcheuses et peuvent présenter des dangers pour l'avenir.

Je ne peux, je vous assure, m'expliquer à quelle tendance vous faites ainsi allusion ; mais il en est dans le sein du parti royaliste que mon infatigable dévouement à la monarchie, à la France, à la famille royale, me fait combattre depuis trente-six ans,dans toutes les circonstances où il m'a été possible de se tenir cette lutte. Tendances qui ont amené les plus grands embarras, les périls, les malheurs de la monarchie. Pour ne parler que de ces derniers temps, rappelez-vous les conciliabules  du Clarendon hôtel, et le mal qui a été fait à Belgrave Square2. Dans le même esprit et presque par les mêmes hommes, n'avons-nous pas vu, il y a un an, anéantis en France les heureux résultats que la sagesse,la générosité, la haute loyauté de M. le comte de Chambord devaient obtenir après le séjour de Wiesbaden ? En ce moment pour apprécier les conséquences de l'opposition constante de 15 à 20 personnes au milieu de 160 légitimistes qui siègent à l'assemblée, ne suffit-il pas de voir les éloges prodigués et à ses opposants et au journal qui s'est fait leur organe, par nos plus constants et dangereux adversaires, le National, le Messager, etc.

Veuillez relire, M. le duc, dans le Messager du 20 de ce mois, l'extrait de la Correspondance belge ; ce seul article révèle au moins clairvoyants, la vérité des situations politiques.

Croyez que tout ceci est fort bien compris du plus grand nombre des royalistes en France ; voyez nos principaux journaux dans les départements;lisez je vous prie, la lettre dont je vous envoie copie, je viens de la recevoir d'un de nos amis les plus éclairés, les plus consciencieux, les plus dévoués. Dans douter pas, à la veille des événements qui décideront peut-être, de l'avenir de la monarchie de la France, on ne saurait montrer dans la conduite et les déterminations du parti royal assez d'unité de vue, assez de fermeté de volonté, assez de franchise de langage. C'est une profonde conviction qu'il ne peut y avoir de succès qu'à ce prix, qui m'a dicté la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 15 de ce mois, et où j'exprime la pensée et les résolutions de 140 membres de l'assemblée.

Recueillez avec confiance, Monsieur le duc, l'expression vraie du respect, de l'attachement et du dévouement personnel que vous a voué votre obéissant et affectionné serviteur.

Berryer

Notes

1Partisans du projet fusionniste, ces deux députés légitimistes avaient déclaré publiquement qu'ils désavouaient complètement les tendances et la rédaction de L'Opinion publique.
2En 1843, près de 2.000 légitimistes avaient fait le pèlerinage de Belgrave square, la demeure londonienne où séjournait le comte de Chambord. L’événement avait profondément irrité Louis-Philippe.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «28 octobre 1851», correspondance-falloux [En ligne], Seconde République, Années 1848-1851, Année 1851, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES,mis à jour le : 08/10/2013