CECI n'est pas EXECUTE 11 mars 1870

Année 1870 |

11 mars 1870

Charles de Montalembert à Alfred de Falloux

Paris, ce 11 mars 1870*

Mon cher ami,

Je devrais n'être que satisfait de l'approbation que vous témoignez à ma lettre ; je le suis en effet et je vous en remercie. Mais je vous avoue que la surprise emporte de beaucoup sur la satisfaction.Comment concilier votre admiration excessive pour ce pauvre petit soupir d'un homme tout à fait usé, avec l'aveugle acharnement que vous avez mis, il y a quinze mois, à m'empêcher de parler, quand j'avais encore un reste de force et d'haleine ?Vous avez, vous et vos trois associés, mis au pilori, sans discussion et sans rémission, ce qui était mon véritable testament, où je disais d'avance tout ce qui aurait dû ou pu être dit depuis et par d'autres. Vous m'avez infligé l'outrage le plus sanglant que puisse subir un vieux soldat, en m'arrachant l'épée et le drapeau d'avant-garde que je portais avec honneur depuis quarante ans !Vous m'avez ainsi enterré avant que je ne fusse mort, comme un vieux radoteur dont on a plus que faire. Je ne sais vraiment comment je ferai pour vous pardonner cet affront comme chrétien ; mais je sais très bien que je ne vous le pardonnerai jamais comme homme public et comme vieux soldat. Et vous-même, mon pauvre ami, commencez-vous à reconnaître la fondrière où vous vous êtes engagé ? À quoi vous a servi toute votre diplomatie ? À vous faire traiter de blasphémateur par le pape, par celui qui vous doit d'avoir été replacé, il y a vingt ans, sur son trône !Et cela pour un langage que vous n'est pas tenu1 ? Et ce langage, pourquoi ne l'auriez-vous pas tenu ? S'il est impossible de songer à 89 dans les dogmes et dans la morale de l’Église, n'est-il pas absolument nécessaire qu'il en est un, et au plus tôt, dans son gouvernement ?Comment n'avez vous pas profité d'une provocation aussi directe et aussi imméritée pour dire une fois du moins ce que vous devez savoir sur le cœur ? Quand donc pensez-vous trouver une occasion plus légitime et plus naturelle ? À quoi servent donc le talent, la renommée et par-dessus tout la conscience, si c'est pour garder le silence en présence de la vérité trahie et de ses amis insultés ? Et cela au déclin de la vie, quand nous sommes sûrs, quel que soit l'interminable lenteur de notre décadence, que la fin approche et que nous paraîtrons bientôt devant la faillible justice et l'infaillible miséricorde !

Pardonnez-moi, mon cher ami, l'apparente dureté de mon langage. Il est vrai que je ne vous approuve ni ne vous comprends depuis deux ans ; mais je vous assure que mon cœur est encore animé d'une sympathie sincère pour vos souffrances de tout genre.Je suis donc, comme toujours, votre ami, mais non plus votre allié. Néanmoins j'ai cru pouvoir répondre à M. Émile Ollivier2 que vous voteriez pour lui, si, comme je lui ai proposé, il se mettait sur les rangs pour remplacer Lamartine à l'Académie, le 7 du mois prochain3. M. Guizot et, ou du moins été il y a 15 jours du même avis que moi. Si vous ne voulez pas que je persiste à vous nommer parmi ceux qui appuieraient M. Ollivier, faites le moi dire par un télégramme ainsi conçu : « non », Dans la journée de demain samedi ; car il doit venir à 6 heures en causer avec moi. Je vous embrasse cordialement.

Montalembert

 

*Lettre éditée in Charles de Montalembert, Correspondance inédite 1852-1870, Paris, Cerf, 1870.

1Allusion aux propos que Falloux auraient tenu, selon La Gazette d'Augsbourg. Voir lettre de Falloux à Montalembert du 27 février 1870.

2Émile Ollivier (1825-1913), homme politique. Fils d’un Carbonaro républicain, il fut nommé par le gouvernement provisoire préfet de Marseille, le 27 février 1848; il avait alors 22 ans. Il se fit élire en 1857 au Corps Législatif. Républicain, il était néanmoins dépourvu de tout sectarisme. Il accueillit avec faveur l’orientation du régime vers le libéralisme, approuvant notamment le décret du 24 novembre 1860. Réélu en 1863, il fut appelé par l’Empereur pour diriger le gouvernement du 2 janvier 1870 .Exilé en Italie jusqu'en 1873, battu dans le Var en 1876 et en 1877, il consacra le reste de sa vie à la rédaction des dix-sept volumes de son Empire libéral. Il avait été élu à l'Académie française le 7 avril 1870.

3Émile Ollivier, chef du gouvernement sera effectivement élu à l’Académie française au siège de Lamartine.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «11 mars 1870», correspondance-falloux [En ligne], Année 1852-1870, Second Empire, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Année 1870,mis à jour le : 17/03/2014