CECI n'est pas EXECUTE 5 juin 1878

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5 juin 1878

Jean de Bennetot à Pauline de Castellane

Paris, 5 juin 1878*

Madame la marquise,

Monsieur de Falloux vous aurait déjà remercié lui-même de la si vive part que vous avez bien voulue prendre à sa joie de voir enfin la paix signée entre l'évêque d'Angers1 et l'hospice Swetchine2, de la persévérance tout à fait imprévue de son extinction de voix ne lui rendait toute dictée impossible.

Cette maudite indisposition aura transformé en une vraie réclusion tout un séjour de Paris dont Monsieur de Falloux se promettait autre chose. Une de ses plus grandes privations est de ne pouvoir aller rue de Grenelle3 où des occupations personnelles et surtout notre établissement sur la rive droite ne me permettent pas de pousser moi-même aussi souvent que je le voudrais. Madame de Castellane a eu la bonté de trancher la difficulté en passant les ponts et en venant assister avant-hier, à notre dîner. Elle apportait des nouvelles toutes fraîches du cher petit Boni4 qui a été, quelques jours seulement, assez enrhumé pour garder la chambre, et que j'ai aperçu, jeudi, frisé comme un mouton et frais comme une rose, revenant de quêter au mariage de Mademoiselle de Biron. Jean5 est à croquer dans un costume de matelot qu'il porte avec la plus gracieuse crânerie. Le filleul6 de Monsieur l'abbé Couvreux prospère à vue d'œil.

Monsieur Élie de Gontaut7 a très aimablement distrait au profit de Monsieur de Falloux deux heures trente-six qu'il a passées à Paris. Les journaux allemands s'étaient jetés avec avidité sur la malheureuse affaire de secret, et, en-deçà comme au-delà du Rhin, il était grand temps qu'une solution chrétienne fermât la bouche à tous les reptiles. Cette solution n'est pas complète puisque la sœur Saint-Joseph n'est pas encore rendue à ses pauvres : c'est là un détail qu'on peut combattre sans danger avec l'évêque qui ne ménage pas les belles promesses et le curé qui refuse son consentement à ce retour avec une obstination inouïe. On ne désespère pas d'en triompher, cependant, grâce à l'appui du supérieur général de la communauté qui conduit la négociation avec beaucoup de zèle.

Monsieur de Falloux, ignorant complètement où se trouve actuellement Madame la princesse Wittgenstein8, s'était permis de compter sur vous pour lui transmettre la bonne nouvelle. Dans le cas

où vous n'auriez pas, Madame la marquise, une occasion prochaine de le faire, Monsieur de Falloux vous serait bien reconnaissant de lui indiquer d'un mot la direction à donner à sa lettre.

Les journaux ont très certainement apporté à Schlangenbad9 le discours de M. de Castellane10. Il a eu un réel succès, malgré le parti pris de la gauche qui tâchait de désarçonner l'orateur par ses interruptions ou d'étouffer sa voix sous le bruit des conversations. Cette pitoyable tactique a échoué devant l'attitude de Monsieur de Castellane qui s'est fait entendre, écouter et applaudir.

Veuillez agréer, Madame la marquise, l'hommage invariable de mes sentiments les plus respectueusement dévouées.

J. de Bennetot11

M. de Falloux a été bien douloureusement atteint par la mort du Cte Apponyi.

 

*Fonds Castellane, Archives nationales.

1Mgr Freppel.

2Falloux était en conflit avec Mgr Freppel concernant ses projets d'agrandissement de l'Hospice Swetchine fondé avec l'argent que lui procurait la vente de ses ouvrages sur Mme Swetchine.

3Domicile parisien de Pauline de Castellane.

4Boniface dit Boni de Castellane (1867-1932), petit-fils de Pauline de Castellane.

5Jean de Castellane (1868-1948), petit-fils de Pauline de Castellane, frère cadet de Boni.

6Sans doute Stanislas de Castellane (1875-1959), le dernier-né des petit-fils de Pauline de Castellane.

7Gontaut-Biron, Élie de, vicomte (1817-1890), diplomate et homme politique. S'occupant d’œuvres charitables sous l'Empire, il entra en politique après le 4 septembre, se faisant élire en 1871 représentant des Pyrénées Orientales. Siégeant à droite, il se fit inscrire aux réunions Colbert et des Réservoirs. En janvier 1876, il fut élu au Sénat dont il sera membre jusqu'en 1883. Entre-temps, il avait été nommé par Thiers ambassadeur à Berlin, poste qu'il occupa du 4 janvier à sa démission en décembre 1877. Rentré dans la vie privée en 1882, il publia quelques articles remarqués dans le Correspondant, notamment (25 octobre 1889) contre l'alliance des monarchistes et des boulangistes.

8Sayn-Wittgenstein, Léonille, née Bariatinsky (1816-1918), princesse d'origine russe, égérie de Franz List, de religion orthodoxe, elle avait été converti au catholicisme romain par Mgr. Dupanloup. Falloux avait, depuis peu, une relation épistolaire avec elle.

9Commune du Hesse, en Allemagne.

10?

11Secrétaire d'Alfred de Falloux.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «5 juin 1878», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1878,mis à jour le : 28/05/2016