CECI n'est pas EXECUTE 8 janvier 1880

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8 janvier 1880

Albert de Broglie à Alfred de Falloux

Paris 8 janvier 1880

Mon cher ami, je ne vous ai pas répondu au sujet de l’académie par la très mauvaise raison que je n’avais rien à vous dire. La confusion et l’incertitude sont au comble, et comme personne ne voit de moyen de sortir d’embarras on aime mieux ajourner et n’y pas penser.

Voici ce que je vois de plus clair et vous ne trouverez pas la clarté grande.

Wallon et Labiche1 auront chacun une douzaine de voix, mais personne ne croit qu’ils aillent au-delà. Si Wallon a été jusqu’à seize voix à la dernière élection, c’était des voix contre Renan2 et non pour lui. Je lui resterai fidèle au premier et même au second tour, parce que je suis de ceux qui se sont servis de son nom et que nous lui devons à mon sens cette reconnaissance. Mais je ne lui crois aucune chance de passer.

Je suis très disposé à me rallier soit à Laboulaye3 soit à Mazade4, par la même raison pour l’un que pour l’autre, parce que je crois politique de faire bon accueil au repenti. Mais beaucoup de nos amis garderont plus de rancune. Il faut donc un à point de gauche à Laboulaye comme à Mazade L’auront-ils? Je croirais plutôt à Laboulaye.

Entre-temps, il se fait un travail souterrain, qu’on tient secret, en faveur de Maxime du Camp5. Je trouverais le choix excellent et très à propos, comme réponse au Conseil municipal de Paris, et <mot illisible> contre les scandales de l’amnistie. Mais il importe beaucoup pour cela même, de ne pas manquer son coup, ce qui ménagerait à la Commune un nouveau procès.

Les amis de M. du Camp recueillent donc des voix en silence et ne produiraient sa candidature qu’en cas de majorité assurée. On m’a demandé ce que vous feriez et j’ai cru pouvoir répondre que je compterais sur vous. Mais je ne crois pas qu’on en vienne à me sommer de ma parole.

Voilà tout ce que je sais, mon cher ami. Si vous avez un bon conseil à donner pour nous tirer de cette confusion, vous serez le bienvenu.

Mille tendres souvenirs.

Broglie

1Labiche, Eugène Marin (1815-1888), dramaturge et célèbre auteur de vaudevilles, il sera élu à l'Académie française, le même jour que M. du Camp (28 février 1880), au fauteuil de Sylvestre de Sacy.

2Renan Ernest Joseph (1823-1892), écrivain et philosophe. Se destinant à la prêtrise, il fis ses premières études à l’école ecclésiastique de Tréguier (1832-1838). Il vint ensuite achever ses humanités à Paris, à Saint-Nicolas du Chardonnet dirigé alors par l’abbé Dupanloup. Entré au grand séminaire de Saint-Sulpice, il le quittera néanmoins deux ans plus tard. Agrégé de philosophie en 1848, il fut élu au Collège de France en 1862 avec le soutien des bonapartistes libéraux. L’année suivante, il publia sa Vie de Jésus dans laquelle il replaçait le Christ dans son milieu historique. L’ouvrage souleva de vives critiques parmi les catholiques qui obtinrent sa mise à l'Index. Mgr Dupanloup, son ancien professeur organisa même une cérémonie d'expiation collective à Notre-Dame. Un an plus tard, Renan fut contraint, sous la pression du gouvernement, de quitter sa chaire du Collège de France. Il était entré à l’Académie française en 1878 et devint administrateur du Collège de France en 1883.

3Laboulaye Édouard-René Lefèbvre (1811-1883), jurisconsulte et homme politique. Il collabora au Journal des Débats et fut un des fondateurs, en 1860, de La Revue nationale. Bien quil fût lun des protagonistes de lUnion libérale, il ne se présenta pas aux élections de 1863. Candidat lors dune élection partielle en 1866, il échoua comme en 1857, 1864, puis 1869. Élu le 2 juillet 1871, il siégea au Centre gauche avec des républicains soucieux comme lui dordre et de liberté. Proche de Thiers, il fut partisan dune République « présidentielle ». Élu sénateur inamovible (décembre 1875), il continua de siéger au Centre gauche et sopposa, en 1877, à Mac-Mahon, mettant en garde lAssemblée contre les dangers du pouvoir personnel. Auteur de nombreux ouvrages, il se porta candidat à l'Académie française mais n'y fut jamais élu.

4Mazade, Charles Louis Jean Robert de (1820-1893), historien et journaliste. Il était, depuis plusieurs années, le rédacteur politique de la Revue des Deux Mondes. On lui doit de nombreux ouvrages notamment L’Espagne moderne (1855), Lamartine, sa vie littéraire et politique (1872), L'opposition royaliste : Berryer, de Villèle, de Falloux (1894). Candidat au fauteuil de Jules Dufaure, Charles Mazade sera largement devancé par Victor Cherbuliez, élu avec 17 voix.

5Du Camp, Maxime (1822-1894), journaliste et écrivain. Un des fondateurs de la Revue de Paris, proche de G. Flaubert, il fut l'auteur de plusieurs ouvrages dont Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie (6 vol.). Il avait été élu à l'Académie française le 28 février 1880, au fauteuil de Taillandier, fauteuil convoité par Ch. de Mazade.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «8 janvier 1880», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1880,mis à jour le : 05/02/2021