CECI n'est pas EXECUTE 3 mai 1864

Année 1864 |

3 mai 1864

Gustave de Beaumont à Alfred de Falloux

Beaumont La Chartre sur le Loir (Sarthe), 3 mai 1864

 

Mon cher ami,

Lors de ma courte apparition à Paris, après vous avoir rencontré si heureusement chez Daru1, je suis allé rue de Rivoli pour tâcher d’y reprendre le bon entretien si fâcheusement interrompu, et je me proposais bien d’en renouveler la tentative, lorsque qu’une très violente grippe dont j’ai été saisi m’a fait prendre la résolution subite de m’en aller et de revenir au plus vite chercher dans mes champs le remède au mal que j’ai attribué à la mauvaise influence de la ville. Je ne sais si en restant à Paris j’aurais été encore plus de temps à me guérir. Ce qu’il y a de certain c’est que près de trois semaines se sont écoulées depuis mon retour : je ne fais que de me remettre tout à fait sur pied. Je profite du premier jour où je reste dans mon cabinet pour reprendre avec vous la conversation brisée. Je ne vous reparle pas des lettres2 du père Lacordaire, quoi que je vous ai bien mal témoigné l’immense plaisir que nous a causé cette charmante lettre, je crois que vous avez vu la sincérité de la pression que je vous exprimais et chaque jour il vous arrive à ce sujet tant de suffrages et de félicitations de gens bien plus autorisés que nous, que notre admiration perd beaucoup de son prix. Je veux cependant vous dire parce que je crois ne pas vous avoir sur ce point dis mon sentiment, combien je suis frappé de l’esprit large et entièrement sincère qui a présidé à cette publication, où tout est exposé sans mutilation, ni réticences et où toutes les petites dissidences de principes et de conduite sont dominées par des âmes supérieures, par l’esprit élevé et le grand caractère des deux correspondants. Je ne sais pas si l’on ne nous a pas critiqué pour avoir laissé la trace de ses dissentiments. Les supprimer, c’eût été à mon avis enlever la moitié de leur charme et de leur autorité à ceux dont vous ne pouvez convoiter la renommée, sans augmenter le bien que répandent leur sentiment et leur principe. Ce n’est pas que je sois d’avis que tout se doit publier. Vous savez qu’elle est là-dessus notre querelle ; et je vous assure que plus j’y songe, plus je suis convaincu qu’il y a des éléments de publication qu’il est sage de supprimer, et de la suppression dès qu’il faut avoir le courage de prendre la responsabilité. Telle est, je le crois sincèrement, cette lettre de Tocqueville. Savez-vous, mon cher ami, ce que vous devriez faire ? La pauvre Madame de Tocqueville3 est en ce moment atteinte d’une terrible et cruelle maladie qui ne laisse guère d’espoir de sa conservation. Je sais, parce qu’elle me l’a écrit dernièrement, qu’une des pensées qui l’attriste le plus, c’est l’existence de cette lettre dont elle croit que la publication pourrait faire un grand mal, et susciter sur la tombe de son mari une lamentable elle sait bien que tant que cette lettre est entre vos mains, elle n’a rien à craindre, votre discrétion et votre délicatesse étant pour elle une souveraine garantie ; mais dans quelle main est-elle destinée à passer ? Je crois, mon cher ami, que vous feriez œuvre de bonté et de sagesse tout à la fois, en mettant cette lettre à sa disposition, et au fond, cette confidence intime, qui a presque le caractère de la confession, n’appartient-elle par à la pauvre femme qui a été pendant trente ans la dépositaire de toutes ses secrètes misères ? Je crois que cette excellente femme serait extrêmement touchée et reconnaissante de ce procédé, et je ne crois pas exagérer les effets de l’impression qu’elle en éprouverait, en prévoyant qu’elle ferait un grand effort pour retrouver et vous renvoyer un grand nombre de lettres de Madame Swetchine qui, je suis sûr, existent, et pour vous témoigner ainsi sa gratitude par le moyen qu’elle croirait devoir vous être le plus agréable.

Mais j’ai encore, mon cher ami, une requête à vous adresser, et qui me touche personnellement. Je ne sais si vous avez trouvé le temps de jeter un coup d’œil sur ma nouvelle édition de l’Irlande publiée l’an dernier, et dont je vous ai envoyé un exemplaire4. C’est un vieux livre, qui a peu d’intérêt pour vous qui connaissez l’Irlande mieux que moi, mais où se trouvent, surtout dans la notice ajoutée à cette édition nouvelle, et qui est une description du temps présent, un certain nombre de points de vue et d’idées, qui sont de nature à intéresser l’église catholique et le monde chrétien. Je me flattais que ce serait surtout dans le Correspondant que je trouverai, pour le bon succès de cette nouvelle édition, un appui. Corcelles et Montalembert m’avaient promis monts et merveilles. Je n’accuse pas, grand Dieu ! leur intentions, je sais ce qu’est la vie de Paris où l’on ne fait rien de ce qu’on voudrait faire et où tout s’impose ; ces excellents amis ont voulu lire le livre avant de le recommander au Correspondant ; et le livre est encore sur leur table. Ce qui est certain, c’est que le Correspondant n’en a pas dit un mot, et moi, qui suis son abonné, je cherche chaque mois dans le numéro qui paraît l’article que j’attends et qui ne vient pas. Il est possible aussi qu’il y ait au Correspondant, dans le sein de l’administration quelques dispositions peu bienveillantes qui ne me surprendraient pas, non à cause de l’esprit de mon livre qui est absolument dans la nuance de la revue, mais par suite d’assez mauvais procédés que le Correspondant est en droit de reprocher à mon éditeur, Michel Levy. Ce juif m’a fait de nouveau pour mon Irlande ce qu’il avait déjà fait pour la correspondance et les œuvres inédites de Tocqueville. Malgré mon désir personnel de faire au Correspondant les premières communications, il les a faites à la Revue des deux mondes. Mais ici il a été parfaitement mystifié, et puni de sa désobéissance à mon égard. Car la Revue des deux mondes, jugeant l’esprit de ma notice sur l’Irlande actuelle, contraire à l’esprit des publications qu’elle fait sur ce pays a refusé carrément toute insertion, et s’est borné depuis à publier un compte rendu du livre tout à fait insignifiant. S’il n’y avait en cause que Michel Lévy, il n’y aurait certes rien à dire, il n’aurait en somme que ce qu’il mérite. Mais le livre et l’auteur pâtissent pour le juif. Je ne pense pas qu’aucune disposition fâcheuse existe au sein du Correspondant envers mon Irlande, par suite de la publication qu’a fait sur le même sujet Monsieur l’abbé Peraud5. M. l’abbé Perraud6 , a dans son excellent ouvrage, vanté beaucoup au-delà de ses mérites et j’ai dans ma notice parlé de son œuvre dans des termes qui, je pense de matière à le satisfaire ; je lui ai de plus, dans des occasions diverses, témoigné mon intérêt et mon désir de lui être agréable par des procédés dont il s’était montré très touché et pourtant il m’a écrit une dernière lettre après ma publication dans des termes qui était ceux d’un homme animé d’autres dispositions. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su. A-t-il pensé que dans l’appréciation que je fais de son livre

Pardon cher ami de toutes ces explications, c’est vraiment mettre votre patience et votre bonne amitié à une trop grande épreuve. Voyez, si vous croyez qu’il y ait quelque chose à faire à l’occasion. Parlez en à Corcelles, Montalembert, à Monsieur Cochin.

Pardon encore je vous quitte pour aller reprendre ma classe interrompue depuis près d’un mois : Je vous serre bien affectueusement la main.

G de Beaumont.

1Daru, Napoléon, comte (1807-1890), fils de l’un des dignitaires de Napoléon Ier, polytechnicien et officier d’artillerie. Entré à la Chambre des Pairs en 1832 où il prit part activement aux débats (en particulier dans la question des chemins de fer) ; député de la Manche en 1848 et 1849 ; adversaire intransigeant de Louis-Napoléon, il fut arrêté en 1851 et se retira de la vie publique jusqu’en 1869, date de sa réélection comme député de l’opposition libérale (département de la Manche). Devenu l’un des chefs du centre gauche, il représenta cette tendance dans le ministère Ollivier du 2 janvier 1870. Après l’inauguration de l’Empire libéral, il fut nommé ministre des Affaires Étrangères le 2 janvier 1870, mais démissionne le 11 avril 1870. Élu à l’Assemblée nationale puis au Sénat ; devenu monarchiste il fut un ferme partisan de l’Ordre moral. Non réélu en 1879, il se retira de la vie politique.

2Falloux s’apprêtait à publier Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, Paris, Didier, 1864, 584 p.

3Mary de Tcoqueville, née Mottley (1799-1864), d’origine anglaise, veuve d’Alexis de Tocqueville.

4Il s'agit de L'Irlande sociale, politique et religieuse, 7ème édition, précédée d'une Notice sur l'état présent de l'Irlande, Paris, Michel Lévy, 1863, 2 vols.

5Abbé Perraud, Études sur l’Irlande contemporaine, 1862.

6Charles Perraud (1831-1892), abbé.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «3 mai 1864», correspondance-falloux [En ligne], Second Empire, Année 1852-1870, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Année 1864,mis à jour le : 26/02/2021