CECI n'est pas EXECUTE Mai 1855

Année 1855 |

Mai 1855

Alfred de Falloux à Louis-Fraçois Pie

Mai 1855 (réponse à la lettre de mai 1855 de Mgr Pie)

Monseigneur,

Je devrais peut-être jouir en silence de vos bontés et garder pour moi les éloges qui me seraient très doux, s’ils étaient mérités ; mais ma conscience se sentirait constamment importunée de ce malentendu et je préfère le risque de vous déplaire à la certitude de ne vous être agréable que sur des apparences trompeuses. Il est vrai, Monseigneur, que je vis dans une retraite absolue depuis trois ans. Cependant mon cœur reste inébranlablement attaché à tout ce qui l’a fait battre jusqu’à ce jour et j’examine d’un œil toujours attentif, souvent inquiet, les symptômes que laisse encore percer l’esprit public. Il m’est douloureux de reconnaître que mes anxiétés et mes espérances sont dirigées du côté absolument opposé à celles de votre grandeur.

Les avances quotidiennes, me dit-elle, faite par « quelques-uns des nôtres aux parti rationaliste me désespèrent. Pénétrer partout, dit-on ; donner la main à tous ; occuper tous les terrains ; se mêler à tous les camps. Je vois bien ce que nous portons aux ennemis de Dieu et de tout l’ordre surnaturel. Je ne vois pas ce que nous gagnons sur eux. »

Je ne vois pas à mon tour, Mgr, qu’une concession désespérante a été faite aux rationalistes par nos amis ; la lutte entre eux et les catholiques me semble ce qu’elle a toujours été. Je n’ai entrevu nulle part l’ombre d’une objection contre la dernière encyclique du Saint-Siège et je n’ai aperçu partout que les témoignages spontanés de l’accueil le plus respectueux. Aussi votre grandeur généralise-t-elle bien vite ses craintes et c’est le projet de pénétrer partout, occuper tous les terrains, qui l’afflige principalement. Je dois avouer qu’à mes yeux ce projet est depuis 18 siècles, le but persévérant de l’Église, de son institution, ou plutôt que c’est sa vie même. Ile et docete, allez et enseignez; allez et non pas attendez; allez c’est-à-dire tentez, explorez, pénétrez aussi loin que vous pourrez jamais atteindre et ne vous arrêtez pas même devant la menace de la mort. Je n’aurais du reste, Mgr, la convenance d’insister sur des définitions ou des arguments théologiques. J’ai hâte de rentrer dans mon domaine spécial qui est la simple observation de mon temps et de mon pays, et j’y reviens.

J’oserais demander si, depuis 60 ans que l’Église et les monarchies se sont vues jetées pêle-mêle dans le même chaos, les catholiques ont suivi un autre mot d’ordre que celui qui vous semble si nouveau et si périlleux. Lorsque Monsieur de Montalembert a commencé sa lutte héroïque pour la liberté de l’enseignement, est-ce que la chambre des pairs était exempte de l’esprit rationaliste ? Et cependant les évêques ne lui ont point conseillé de se retirer d’une telle assemblée. Ils lui ont prodigué les encouragements et les actions de grâce, et le Saint-Siège n’a perdu aucune occasion de lui décerner ses bénédictions les plus solennelles. Est-ce que les collèges électoraux, est-ce que la chambre des députés présentait jamais la moindre chance d’une majorité catholique ? Et cependant que d’efforts pour s’y introduire ! On répétait alors à l’envi : nous commencerons pas empêcher le mal, nous finirons par opérer le bien. Si votre grandeur réprouvait cette ligne de conduite, elle se mettrait en opposition avec l’unanimité incontestable de l’action catholique depuis la révolution française. Si votre grandeur l’approuve, qu’aperçoit-elle de nouveau dans la marche actuellement suivie ? Quelle défaillance ou quelle trahison ont frappé tout d’un coup ses regards ? Je m’interroge avec la plus entière bonne foi. Il m’est impossible de pressentir une réponse, car je sais d’avance que ce ne sont pas quelques fautes de détails, quelques nuances ou quelques divergences inséparables des mêmes intentions dans toute chose humaine qui peuvent arracher un tel cri de détresse. En ajoutant, Monseigneur, que vous n’avez pas encore aperçu la première bribe des dépouilles conquises sur les ennemis de Dieu, pourquoi n’avez-vous pas pensé à jeter un regard sur le collège des jésuites paisiblement ouverts à la porte de votre palais épiscopal? Est-ce qu’il était là il y a 10 ans ? Est-ce que des maisons semblables ne s’élèvent pas dans vingt diocèses ? Nous avons raison de n’en point faire trophée de rien en ce temps-ci où tout est si contesté surtout si précaire. Mais cependant il ne faut pas non plus pousser le dénigrement de nous-mêmes jusqu’à imputer nos propres victoires aux hommes sur lesquels nous les avons remportés. Il ne faut pas appeler trophée pour les rationalistes et amoindrir au-dessous d’une bride imperceptible l’enseignement de la jeunesse enlevé à ceux auxquels nous l’avons si laborieusement disputé, ces petits séminaires, ces collèges de dominicains et de jésuites où se pressent à cette heure mêmes plus de 4000 élèves. Il faut, Monseigneur, qu’à notre insu, une pareille dénégation ou un pareil oubli de faits aussi considérables ressemble à l’invincible aveuglement d’une passion qui n’est pas la vôtre et qu’une si désolante ingratitude n’arrête encore le progrès toujours si lent à s’accomplir.

« Entrer, comme Judith dans la tante d’Holophane avec l’espérance de l’immoler, c’est une entreprise qui demande une inspiration et une mission dont je ne reconnais pas les signes dans ceux qui s’y aventurent en ce moment. D’ailleurs le géant n’est pas gorgé de vin et endormi ; il est fort et avisé, on ne sortira pas avec honneur de ses dangereuses étreintes. »

J’oserais vous dire, Monseigneur, que non seulement cette comparaison ne me semble pas juste, mais que je la repousse comme infiniment dangereuse. Notre œuvre ne consiste point à entrer nuitamment et déguisé sous aucune attente, à surprendre, à endormir et surtout à égorger personne. Notre œuvre pour le passé, présent et pour l’avenir, n’est qu’une œuvre de grand jour de persuasion de réparation, de réconciliation, et pour cela, nous n’avons pas besoin d’inspiration surnaturelle ; celle de la loyauté et du bon sens nous suffit. Notre adversaire n’est ni un géant ni un nain ; c’est une multitude d’hommes pas plus grands, pas plus petits que nous, que nous serions vains de mépriser et lâches de fuir, plus malheureux, puisqu’ils sont plus éloignés de la foi et par conséquent dignes de tous nos égards, très divisés entre eux, très troublés, très ébranlés par la ruine successive de leurs plus chères entreprises, chez lesquels la vérité présentée sans injures est loin d’obtenir une soumission intégrale, mais est certaine du moins de rencontrer la seule condition que Bossuet ait demandée à Leibniz et que Monsieur Frayssinous1 ait exigé de la première jeunesse de notre siècle : l’attention et le respect. Dans de telles circonstances, Mgr on ne sort pas toujours des étreintes de l’ennemi avec succès mais on n’en sort toujours avec honneur. Les plus aventurés et les plus hardis ont d’autant plus lieu de compter sur les sympathies et sur l’assistance cordiale de leurs frères. Plus loin votre grandeur insiste sur la même objection et dit : « Nous sommes des dupes ; il faut se tenir à l’écart et attendre et attendre ! Monseigneur, la jeunesse attend-elle pour grandir, la vieillesse pour mourir, et Dieu attend-il pour nous juger tous ? Y a-t-il des temps et des jours pour l’apostolat ? Des temps et des jours pour l’indifférence ? Est-il des temps où nous ayons jamais entendu l’Église professer l’absentéisme et prêcher l’émigration volontaire ? Qu’est-ce pour un chrétien que la crainte d’être dupe, auprès de la crainte d’être inutile ? Daignerez-vous, en outre, Monseigneur, me permettre de vous confier ma profession de foi personnelle sur le mot dupe ? Ce mot est un de ceux qui doivent le plus rarement glisser de notre plume, parce que c’est un des mots de la langue mondaine qui éveille le plus de susceptibilités ; parce que c’est la méfiance sous la forme la plus méprisante, puisqu’elle implique nécessairement la perfidie d’intention d’un côté ; et l’infirmité d’esprit de l’autre ; parce qu’elle enlève sa moralité et sa dignité au droit de se tromper, droit si antique et si universellement exercé chez les nations et chez les individus, qu’il doit conserver en tout temps de grands titres à l’indulgence des esprits sûrs d’eux-mêmes ; des chrétiens fermes, mais trop confiants, ne jouent jamais le personnage de dupes ; ils peuvent être trop généreux, ils ne sont jamais ridicules.

Vous avez la bonté, Monseigneur, de me complimenter sur mes palmes en agriculture et de m’engager à n’en point chercher d’autres. Vous n’avez été mêlés à rien du passé me dit votre grandeur ; Dieu vous tient en réserve pour l’avenir.

Je suis profondément touché, Monseigneur, d’une telle prédestination dans votre bienveillance, et mon orgueil serait bien intéressé à vous en remercier sans réserve. Mais ici encore ma probité doit l’emporter sur ma reconnaissance et vous avertir de votre erreur. Je suis étroitement uni au passé qui a ramené Pie IX à Rome et qui a donné à l’Église de France un commencement de liberté. À ce passé, Monseigneur, je demeure inébranlablement fidèle je le rappelle à votre mémoire, non pour la minime part que j’y ai prise, mais pour l’immense part qui appartient à ceux que vous nommez nos dangereux alliés. C’est avec le consentement tacite de Monsieur Cousin, c’est avec le concours le plus actif, le plus énergique de Monsieur Thiers, que nos deux assemblées ont été entraînées à la restauration d’un pape et à la réintégration des corporations religieuses dans l’enseignement public. De tels souvenirs lient, Mgr, et il ne lient pas seulement ceux qui ont participé directement ; ils engagent aussi tous ceux qui en ont tiré ou qui en tireront bénéfice, ne fusse que pour une seule âme.

Je n’aurais pas été si loin dans la franchise, et je dois l’avouer dans ma respectueuse doléance pour ne pas aller jusqu’au bout. Permettez-moi donc d’approfondir désormais sans réticence et même, en ce qui est personnel à votre grandeur, un débat auquel j’étais loin de me croire appelé, mais qu’on ne peut aborder légèrement.

Un évêque conseillant comme une sorte d’œuvre pieuse, à un catholique, peu éclairé, il est vrai, mais dévoué et notoire, de se renfermer dans l’engraissement des animaux de boucherie et de se garder surtout de toute autre palme que de celle de Poissy, a quelque chose en soi-même d’assez peu naturel et d’assez insolite pour exciter à en rechercher le vrai motif.

Cette initiative de votre grandeur sur ce sujet a pour moi une signification très claire. Elle tend manifestement à me signaler comme un piège et comme un péril, l’ambition d’aller rejoindre à l’académie deux hommes auxquels toute ma vie politique et religieuse a été unie.

Oserai-je vous demander, Monseigneur, d’où vient cette interdiction ? Est-ce que l’académie n’exerce pas une influence sur l’opinion ? Est-ce qu’elle est très différente de la chambre des pairs et de la chambre des députés où nous n’avons jamais cessé de déplorer le petit nombre de nos voix et de nous efforcer de les accroître ? Est-ce que l’académie n’a pas commencé à se laisser gagner, comme tous les autres corps, depuis un certain nombre d’années par le mouvement ascendant du catholicisme ? Est-ce qu’elle était obligée à nommer un évêque ? Est-ce que une fois la résolution prise dans le mien, elle a été choisir le plus faible, le plus docile le moins éloigné d’elle ? Est-ce que Monsieur l’évêque d’Orléans n’avait pas pris sous Louis-Philippe la part la plus énergique à la croisade ainsi que nous la nommions alors contre l’Université ? Est-ce que sous la République, il n’avait pas publié l’écrit le plus chaleureux pour la revendication des droits absolus du Saint-Siège écrit traduit depuis en italien par ordre de Pie IX ? Est-ce qu’une fois nommé, il s’est senti soudainement paralysé par le contact de ses nouveaux voisins ? Est-ce que, au contraire, il n’est pas parti du seuil même de l’Institut pour courir à Rome pour y publier sous les yeux et avec l’assentiment du Saint-Père un mandement magistral sur l’Immaculée Conception. Est-ce que les candidats à des fauteuils futurs sont les seuls à apprécier favorablement pour l’Église la partie de ces faits ?

L’année dernière, Monseigneur, vous avez cru urgent à la veille du jour où l’un de vos collègues dans l’épiscopat allait prendre son siège à l’académie, de signaler l’académie elle-même comme un foyer d’opposition au gouvernement actuel, dans une phrase que vous avez dû regretter depuis qu’elle semble avoir servi de point de départ à un décret contre l’Institut tout entier. Vous ajoutiez qu’elle couronnait des valeurs dont l’enfer est plein. Cette attaque, qui, par cette coïncidence qui semblait diriger plus encore contre Monsieur l’évêque d’Orléans que contre les rationalistes a très vivement blessé les hommes qui se blessent encore de quelque chose. Correspondant à cette émotion, le représentant officiel du Saint-Siège parut à l’académie. Le provincial des jésuites et le père de Ravignan, avec l’élite du clergé de Paris figurèrent au premier rang dans l’auditoire. Je sais qu’à son retour de Rome Mgr l’évêque d’Amiens2 a cru pouvoir affirmer que le Nonce avait été réprimandé à ce sujet. Il m’apportait personnellement de connaître ceux qui en étaient en réalité. Je me suis hâté de m’informer à Rome même et j’ai reçu aussitôt la certitude que Mgr de Salignis3 avait été induit en erreur. J’avais donc espéré, Monseigneur, que l’ensemble de ces circonstances qui ne peuvent vous êtes totalement inconnues, avait amené quelques modifications dans votre jugement. Je savais qu’un petit nombre d’esprits haineux et de plumes injurieuses étaient liguées pour isoler Monsieur de Montalembert et Mgr Dupanloup dans l’académie, afin sans doute qu’ils finissent par s’y trouver compromis et battus. Je savais qu’on aimait à présenter d’avance comme passant à l’ennemi tout renfort envoyé à ces deux intelligences faibles, à ces deux consciences timides, à ces deux lépreux catholique, plus lépreux que catholiques apparemment. Il m’est cruel de découvrir dans votre lettre que vos préoccupations persévérantes viennent prêter leur appui à cette tendance d’une coterie qui devient de plus en plus violente, à mesure qu’elle sent ses anciens amis s’éloigner d’elle.

Cette allusion aux exclusions et aux polémiques insultantes équivaut à nommer l’Univers je crains bien, Mgr, que ce soit là toucher en effet la plaie vive de notre situation. Votre grandeur elle-même a réservé la question des journaux pour la fin de sa lettre. Elle me dit : « Je lis les Débats, l’Assemblée nationale, l’Union, l’Ami de la religion , la Gazette de l’instruction publique, le Correspondant et la Revue des deux mondes, c’est mal entreprendre de poser un terme aux effets de 1848 que de retourner vers les causes de 1848. » Dans cette énumération qui semble complète, le nom d’un seul journal est ami. Cela signifie-t-il qu’il n’ait pas accès dans votre palais épiscopal ? Je ne le pense pas. Je présume plutôt que tous les journaux désignés sont ceux qui paraissent insuffisants ou nuisibles à des titres divers, et que le seul journal dans lequel votre grandeur se sente pleinement satisfaite, représentée, est précisément celui qu’elle ne nomme pas. Il m’est d’ailleurs trop aisé de reconnaître l’Univers dans cette allégation infatigablement reproduite par lui, que nous retournons aux errements d’avant 1848 et que nous préparons ainsi à reculons tous les malheurs de l’avenir.

Rien n’est moins fondé que ce langage Mgr, et personne n’est moins autorisé à le tenir que Monsieur Veuillot.

Et d’abord Mgr d’où naîtrait pour le clergé français cette amère et indistincte réprobation pour tous les effets de 1848 ? il me semble que toutes les puissances de ce temps ont eu à s’en plaindre, excepté l’Église, à l’heure même où tout a été renversé et menacé, la religion n’a rencontré que des hommages. La révolution lui a offert les deux choses dont elle faisait le plus de cas alors, et qui lui étaient sévèrement interdites depuis 15 ans, la représentation nationale et la tribune. Un moine est apparu sans soulever un murmure. Trois évêques y exerçaient un empire considérable. Mgr de Langres4 y a pris la parole pour présenter de solennelles actions de grâce à l’Assemblée constituante et au général Cavaignac, 1848 puis ne s’en est pas tenu là. Il a emmené ses propres soldats contre la République romaine et il a réparé dans la question de l’enseignement la faiblesse fatalement arrachée au vénérable roi Charles X et la faute opiniâtre du gouvernement de Juillet ! Cela ne prouve pas dans ma pensée, Mgr, que 1848 puisse ou doive être le but de vos efforts aujourd’hui, ce qui ne pourrait vraiment entrer dans aucun cerveau médiocrement censé mais cela prouve irréfragablement, selon moi, que les catholiques avaient avant, pendant et après 1848 une attitude noblement habile, fructueuse, apprécié par la masse des opinions saines, des cœurs droits, que cette ligne ils n’ont lieu ni d’en rougir ni dans faire amende honorable et que c’est quand on leur propose de suivre la ligne diamétralement opposée, de substituer le culte du despotisme à la profession d’une sage liberté, de préférer les brutalités toujours si mobiles de la force à l’appel aux convictions, qu’on doit hésiter et réfléchir. Et encore une seule classe d’hommes le droit d’hésiter entre ces deux lignes, c’est celle qui n’avait encore mis les pieds dans aucune, c’est la génération naissante à l’heure de laquelle on ne peut pas faire entendre le terrible anathème toujours lancé par la conscience publique contre l’apostasie.

À coup sûr la génération qui s’élève ne fera pas le choix qu’on lui indique, mais pour Monsieur Veuillot et pour nous il est interdit d’en donner le conseil ni l’exemple il est interdit quand on parle au nom de la cause qui réclame le plus de respect et l’amour de l’humanité, de commencer par se respecter si peu soi-même et de n’avoir à la bouche que des menaces, des sarcasmes et des outrages.

Je suis loin de prétendre cependant, Mgr, qu’un catholique ne doive dans l’ordre humain, profiter comme tout autre de l’expérience et des fruits ; je suis loin de demander qu’immuable dans sa foi, il demeure immobile aussi au milieu de tout ce qui se meut et se modifie autour de lui ; mais des enseignements de l’expérience communs à tout le monde, justifiés par tout le monde, à des contradictions soudaines, à des remaniements absolus, à l’oubli de tous ses antécédents, de toutes ses promesses, à l’abjuration de tout soi-même, en un mot de tout ce qui a fait notre gloire, notre force, notre succès, il y a un abîme et cet abîme, Monsieur Veuillot l’a franchi en un seul bond en vertu de motifs dont la partie la plus déterminante est assurément celle dont il ne parle jamais. Cet abîme Monsieur, l’a franchi presque seul. Presque tous les hommes éminents qui l’avaient pris au sortir d’un autre camp que celui du catholicisme qui l’avaient encouragé et dirigé dans ses débuts à l’Univers, ont refusé de le suivre. Le père Lacordaire comme l’évêque d’Orléans, Monsieur de Corcelles comme Monsieur de Montalembert, Monsieur Ozanam5, Monsieur Nicolas, Monsieur Baudon6, Monsieur Foisset et Monsieur Lenormant7 comme Monsieur de Melun et le prince Albert de Broglie ont rejeté la complicité d’une des évolutions les plus cyniques qui aient souillé l’histoire de nos transformations politiques. Aucune représentation quelque amicale qu’elle fut d’abord, aucune séparation quelque douloureuse qu’elle dut être, n’a arrêté M. Veuillot, seulement la violence de son attitude s’en est doublée sans rien retrancher de son amertume habituelle pour ses adversaires, il en a joint une dose pareille pour ses anciens amis. Il a senti le besoin de masquer ses vides en épaississant l’illusion de ceux qui ne sont point encore désabusés. Il a créé des questions factices pour remplacer les questions véritables qui avaient reçu des solutions ou conclu des trêves. Il a créé les querelles quotidiennes et personnelles pour remplacer les discussions de doctrines et de principe. A force de paradoxes révoltants, de défis à tout ce qui tient au cœur de notre nation, il a réveillé, suscité des hostilités qui s’étaient éteintes ou qui avaient pris le parti de se tourner ailleurs ; il a fait ressortir ensuite ces hostilités, son ouvrage et le juste prix des répulsions universelles qu’il avait pris tant de soin à soulever, comme les hostilités contre l’Église elle-même ; il s’est posé ensuite en défenseur unique de la foi, en héros demeuré seul sur une brèche, désertée par ses anciens compagnons hautement traités par lui de pusillanimes et de traîtres ; il a rétabli alors avec une audace où malheureusement, pour qui l’observe, une ruse pleine de calculs, une habileté pleine de sang-froid jouent au moins un aussi large rôle que la colère et l’orgueil, il a établi et quelquefois il a persuadé que seul il défendait Rome et que seul il était patronné par elle. Jusque-là, les inconvénients de l’Univers me semblaient frappants, mais limités.

A partir de ce jour où il a porté ses artificieux malentendus jusqu’aux pieds du Saint-Père et où il a osé trafiquer devant le public des plus augustes faveurs, ces inconvénients sont devenus formidables ; car ce jour-là, il était parvenu à rendre solidaires de lui-même l’Église et son chef. L’immense majorité de l’épiscopat français, Monseigneur, la presque unanimité des catholiques, ayant quelques connaissances des affaires de ce monde n’ont pas perdu une minute pour s’alarmer d’une telle situation. À Rome où l’on a peu le goût ni l’habitude de la lecture des journaux, on a été plus lent à s’apercevoir de la portée des quelques apparences ou des quelques sympathies réelles dont on ne cessait d’abuser à Paris. Cependant la véhémence des réclamations, l’évidence de plus en plus croissante des réactions si gratuitement provoquées ont fini par éclairer la sagacité romaine. Les évêques récemment assemblés à Rome ont entendu ou pu entendre de la bouche du Saint-Père qu’il déclinait la solidarité de l’Univers et s’étonnait qu’on la lui attribuât.

Et pourtant Mgr cette solidarité prétendue existe toujours pour le gros du public et elle crée à elle seule le vrai péril de notre situation et de la vôtre. Monsieur Veuillot ne se contente pas de ses provocations insensées sur toute question littéraire ou religieuse, il a la même la passion pour assumer les haines politiques ; il a un ineffaçable besoin d’étaler pour l’Église et pour lui l’union la plus étroite et la plus enthousiaste avec les situations les plus tendues et les plus fragiles ; il ne peut s’apaiser dans l’insulte à tous les souvenirs d’une liberté quelconque ; il n’est pas un homme ayant pris part aux affaires du pays sous l’une ou l’autre branche des Bourbons et pouvant y revenir, qui ne soit désormais sous sa plume le type de toutes les vanités mécontentes et de toutes les puérilités coupables ; tout rapprochement entre les princes ou entre les hommes ne s’appelle plus fusion ou réconciliation, elle n’a d’autre nom dans son dédaigneux vocabulaire que celui de misérables mixtures ; la vraie morale, la vraie grandeur, la vraie civilisation, la vraie dignité humaine ne se trouvent plus que dans un seul rapprochement, celui de l’Église et du sabre celui de Monsieur Veuillot et de la haute police. Cela ne s’appelle pas une mixture, cela se célèbre tous les jours comme l’avenir, cela est salué tous les jours avec un enthousiasme lyrique comme le dernier mot désespérance de notre pays et des sagesses de l’Église.

Vous redoutiez tout à l’heure, Monseigneur, que les catholiques retournassent à 1848 : ah ! déplorez plutôt que quelques-uns d’entre nous soient retournés à ces honteux oublis d’eux-même et ne permettez pas qu’ils surprennent plus longtemps les généreuses illusions d’un évêque. Soyez bien convaincu, Monseigneur, que tout ce qui déshonore un homme ne peut jamais servir une cause.

Le jacobinisme, jusqu’à ce jour, avait seul présenté, dans la promptitude et la platitude de ses asservissements, de ses adulations, devant les rapides hasards de la force et de la fortune, l’humiliant spectacle que Monsieur Veuillot essaie d’infliger au catholicisme.

Ayez horreur d’un pareille rapprochement, Monseigneur, ayez en horreur pour lui-même, pour ce qu’il renferme intrinsèquement d’ingrat, de bas et d’aveugle ; mais ayez en horreur aussi, croyez-moi, pour les terribles catastrophes qu’il traîne à sa suite. Vous parliez tout à l’heure de 1848. Ah ! Plaise à Dieu que nous ne voyons pas bien pire encore, si nous devons assister de nouveau au déchaînement populaire. Plaise à Dieu que ce soient des bénédictions que la foule vienne encore vous demander et non des malédictions formidables qu’elle nous apporte.

Rien de ce qui peut égarer la multitude n’est épargné depuis trois ans par deux ou trois hommes qui s’efforcent de la convaincre, que la religion épouse toute leur servilité, toute leur haine, toute leur passion et tous leurs emportements. Plaise à Dieu qu’ils ne viennent pas à bout d’y réussir ! Et si la multitude est plus clairvoyante qu’elle n’a coutume de l’être et assez maîtresse d’elle-même pour discerner le vrai du faux, sachez-le bien d’avance, Monseigneur, Dieu aura couvert notre propre imprudence de sa miséricorde et fait encore en faveur de son Église de France l’un de ses plus insignes miracles.

Après ces derniers mots, Monseigneur, je n’ai plus à m’excuser de cette lettre auprès de vous. Vous comprenez désormais le sentiment qui me la dicte et il suffira pour me la faire pardonner, quelle que soit l’impression qu’en reçoive votre grandeur.

Je n’ajoute plus qu’un mot, Monseigneur, à cette réponse démesurée et que vous étiez sans doute si éloigné d’attendre, en m’adressant votre si bienveillant et si affectueux billet. C’est dans le sang-froid de la solitude et de la retraite que se sont lentement et mûrement formées les convictions que je viens d’épancher devant vous avec tant d’abandon.

Non seulement je vis à la campagne depuis trois ans ; mais j’y vis comme un campagnard sans participation à quelque mouvement que ce soit.

je n’ai reçu auc un stimulant en dehors. Je ne suis aigri par aucune blessure. Je n’exerce aucune représaille personnelle. J’ai vu les choses de près et je les juge de loin. Si je ne me trouve pas dans les plus sûres conditions de l’impartialité et du calme, je ne connais par un homme au monde qui puisse y prétendre. Que ce soit là, du moins, Monseigneur, mon titre à vos plus graves méditations. Si Monsieur Veuillot est tout ce que ce nom résume aujourd’hui produit sur moi une telle impression de juger de ce qui bouillonne au fond de l’âme des hommes qui ne sont ni chrétiens ni solitaires. Je suis loin de me dissimuler ce qu’il y a de téméraire et même d’étrange dans ce langage sorti d’une bouche laïque, et cependant c’est précisément ma qualité de laïque qui m’a enhardi dans ma témérité. Les hommes du monde ont ce mérite qu’ils peuvent servir aux hommes qui en vivent saintement éloignés de thermomètre pour la température sociale. Veuillez me reconnaître ce seul mérite près de vous, Monseigneur, et je n’aurai plus rien à me faire pardonner.

Vous m’accorderiez une grande grâce, Monseigneur, si vous me faisiez l’honneur de m’assurer que ma sincérité ne vous a point offensé. Mon adresse est toujours : Segré (Maine-et-Loire). J’en étais momentanément absent lorsque votre lettre n’y est parvenue. Elle a dû me rejoindre à Paris où j’étais venu pour la 1re communion de ma fille. Mais je repars dès demain pour la campagne et n’en bougerait plus d’ici un temps indéterminé.

Veuillez surtout, Monseigneur agréer l’hommage de la plus haute et de la plus profonde vénération de votre très respectueux et très humble serviteur.

A. de Falloux

 

1Frayssinous, Denis-Luc (1765-1841), ecclésiastique. Évêque d'Hermopolis, il fut grand-maître de l'Université, comte et pair de France. Nomme ministre des Cultes en 1824, il rappela les jésuites. Aumônier et prédicateur du roi (Charles X), précepteur du duc de Bordeaux, il l'accompagna en exil et revint en France en 1838. Auteur de plusieurs ouvrages, notamment une Défense du christianisme en 4 vol., il fut élu à l'académie française en remplacement de l'abbé Sicard le 27 juin 1822.

2Voir note ci-dessous/

3Louis-Antoine de Salinis (1798-1861), évêque d'Amiens depuis 1849, il avait été nommé archevêque d'Auch le 12 février 1856.

4Mgr Parisis, Pierre-Louis (1795-1866), prélat. Intronisé évêque de Langres en 1835, puis évêque d’Arras en 1851. Membre de la Constituante et de la Législative, il quitta la vie politique après le coup d’État et fut l’un des premiers évêques à rallier le régime, célébrant l’alliance de l’Église à la République et apporta son fidèle soutien à Veuillot dans sa lutte contre les catholiques libéraux.

5Ozanam, Antoine Frédéric (1813-1853), italien d’origine, il effectua ses études secondaires à Lyon. Professeur à la Sorbonne (1844). Fondateur en 1833 de la Société de Saint-Vincent de Paul, en 1848, il créa, avec l’abbé Maret et le P. Lacordaire, L'Ere Nouvelle, journal catholique et démocrate.

6Baudon de Mony, Adolphe (1819-1888), il avait été nommé à la présidence des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul dés 1847, fonction qu'il exercera jusqu'à sa mort.

7Lenormant, Charles (1802-1859), archéologue et historien. Gendre de Mme Récamier, il dirigea le Correspondant de 1845 à 1855. 


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «Mai 1855», correspondance-falloux [En ligne], Année 1852-1870, Second Empire, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Année 1855,mis à jour le : 19/07/2022