CECI n'est pas EXECUTE 2 janvier 1858

Année 1858 |

2 janvier 1858

Alfred de Falloux à Francisque de Corcelle

2 janvier 1858

Cher ami,

J'allais vous offrir mes vœux au moment où m'arrivent les vôtres, mais si j'ai été devancé à la poste soyez bien sûr que je ne le suis pas devant Dieu. J'avais su le voyage de Douhaire1 et puisque vous faites un appel si pressant à ma franchise, je vous avouerai que j'ai été affligé de voir tout le conseil du Correspondant initié à ce que j'ose encore appeler vos ombrages. C'est ordinairement l'imagination qui donne le premier branle aux nerfs et l'impression produite a été que nous n'occupions pas dans votre confiance la place d'un calmant. Vous nous aiderez bien un peu maintenant à ce que cette impression s'efface et tout le monde vous secondera de son côté et de son mieux. Quant à l'article en lui-même, il ne laisse nullement percer les difficultés qui ont accompagné son élaboration. C'est du plus sincère de mon cœur que je vous félicité de ce qui y est et de ce que vous avez refusé s'y ajouter.

J'arrive maintenant, cher ami, au point capital de votre lettre. Je suis bien profondément touché du sentiment qui m'admet en tiers dans votre importante réponse. Pour moi, je ne parlerai de Montalembert2 et de nous tous que pour dire que lorsque nous faisons des fautes, elles sont individuelles, portent bien nos noms et font bien peser sur nous leur responsabilité, tandis que de l'autre côté, il y a une faute collective, continue, primant toutes les autres, celle d'accaparer le manteau de l’Église, de s'en envelopper, et de la tâcher de toutes les souillures dont on se couvre soi-même. Nous ne demandons pas que Rome nous donne le brevet qu'elle retirerait à d'autres, nous demandons purement et simplement qu'elle se dégage avec franchise d'une compromission arrivée désormais à des proportions et à des résultats désastreux. Jusqu'ici on n'a employé dans ce but aucun moyen sérieux et efficaces, mais, en outre, on a laissé tous les moyens secondaires au profit du même côté ; on a laissé l'année dernière le cardinal de Villecourt3 écrire deux lettres pitoyables au secours de la grand institution catholique, sacrée par Mgr l'Evêque d'Arras4. Il y a quelques mois à peine on a ouvert les colonnes du Journal officiel de Rome avec un en tête crevant de superlatifs à un mandement de l’Évêque de Poitiers5. Il est vrai que ce mandement traçait un tableau élogieux de Rome, mais le Correspondant a bien aussi défendu le St-Siège et publié de beaux travaux catholiques. En a-t-on jamais répété ou salué une ligne ? M. Deschamps6, il est vrai, nous a rapporté de bien flatteuses paroles, elles suffisent assurément à notre encouragement et à notre récompense personnelle. Mais, en quoi, dans leur nature confidentielle, servent-elles l’Église ? En quoi rectifient-elles ou calment-elles l'opinion publique ? Elles ne peuvent que vous autoriser à insister près du St Père dont nous pouvons espérer ne pas blesser le jugement intime, voilà tout. Quant aux moyens de dégagement d'un caractère réellement efficace, n'abondent-ils pas ? On a le journal de Rome prêt à s'ouvrir pour une communication directe ou pour une reproduction significative ; on a la nonciature parlant haut un langage diamétralement opposé à celui qu'il tenait en de récentes occasions et agissant péremptoirement en conformité de ce nouveau langage ; on a, ce que je préférerais à tout, une lettre qu'on se ferait adresser par un évêque français et une réponse publique dans laquelle on remettrait chaque chose à sa place. J'écarte la délégation de l'archevêque. Je crois, comme vous qu'elle serait difficilement obtenue de Rome, et ne produirait en France que des effets partiels et contestés. Le mal est trop profond et trop universel pour ne pas exiger un remède aussi décisif et aussi étendu que possible. C'est à la France qu'il faut parler, mais c'est de toute l'Europe qu'il faut être entendu. Aujourd'hui nous n'avons plus de prophétie à risquer, le mal est en pleine voie de réalisation ; la désaffection et pire que cela gagne tout ce qui prend de l'empire sur le présent ou prépare l'avenir. Si l'on hésite ou si l'on tarde c'est qu'on se fait illusion sur la portée des ravages et il n'appartient à personne plus qu'à vous d'éclairer en alliant, comme vous saurez si bien le faire quand vous en aurez la ferme résolution, en alliant la plus courageuse sincérité au plus tendre respect.

Je n'ai pas le temps de relire ma lettre et je vous la livre, avec la précipitation que vous me demandez, cher ami. A vous de tout cœur.

Alfred

Notes

1Douhaire, Pierre-Paul (1802-1889), catholique libéral bourguignon, apparenté à Théophile Foisset, il est alors secrétaire général du Correspondant où il assure notamment la chronique littéraire.
2Montalembert venait de publier dans le Correspondant du 25 décembre un article sur la crise en Belgique qui souleva de vives critiques de la part de L'Univers. C'est de ces réactions et de son écho à Rome que traite cette lettre.
3Villecourt, Clément (1787-1867), prêtre du diocèse de Lyon, il fut nommé évêque de La Rochelle en 1836. Ardent ultramontain, il soutint constamment l'intransigeance de Pie IX. Suite à ses critiques à l'égard de la politique romaine de Napoléon III, le gouvernement impérial obtint sa démission. Nommé cardinal, il mourut douze ans plus tard à Rome.
6Sans doute Adolphe Deschamps (1807-1875) homme politique belge, député de Charleroi, ministre des Travaux publics (1843-1845), puis des Affaires étrangères (1845-1847). Leader des catholiques belges, il est comme son frère Mgr Deshamps, évêque de malines, proche des catholiques libéraux.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «2 janvier 1858», correspondance-falloux [En ligne], Année 1852-1870, Second Empire, Année 1858, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 05/07/2011