CECI n'est pas EXECUTE 29 février 1876

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29 février 1876

Rodolphe Apponyi à Alfred de Falloux

29 février 1876

Mon bien cher ami,

Vous voyez que j'ai pris au pied de la lettre votre recommandation de ne pas me fatiguer en vous écrivant. Mais je n'y tiens plus et quoique je n'aille guère mieux, je ne veux pas me prier plus longtemps du plaisir d'une petite causerie avec vous. Et d'abord, laissez-moi vous dire combien j'ai été content de voir cet excellent M. Lemanceau1 et d'entendre parler de vous tous par un homme qui vous est si profondément dévoué. Le bulletin qu'il m'a donné de votre santé est bien satisfaisant. Je ne peux hélas vous en dire autant de la mienne. L'engorgement des glandes est bien persistant et ma pauvre jambe droite plus enflée que jamais. C'est une grande épreuve que le ciel m’envoie, et mon courage et ma patience m'abandonnent souvent. Les médecins me promettent une guérison complète. On me bourre de lait et de drogue; on compte sur la belle saison. J'en accepte l'augure. Mais voilà plus de trois mois que cela dure, sans que j'entrevoie une amélioration. Je suis faible comme une mouche, et la moindre tension d'esprit, le moindre travail me fatigue, m’essouffle, et me donne des palpitations. Je ne suis décidément plus bon à rien, et il est grand temps que je quitte les affaires. Le calme et le repos complet me sont indispensables. La joie de revoir Hélène a été bien grande, mais bien courte. Elle n'a pu me donner que quinze jours, dont nous avons bien joui. Alex aussi nous quitte après demain, pour aller tenter sa dernière chance. Le pauvre garçon a bien peu d'espoir. Unissez vos prières aux nôtres pour qu'il réussisse. Que vous dirai-je sur le déplorable résultat des élections2. Vous ne sauriez en être plus navré que je ne le suis. Je vois l'avenir très en noir et cherche en vain un point lumineux et consolant. Je plains le maréchal encore plus que Buffet. Ce dernier se retire et tout est dit, mais le pauvre maréchal reste, que va t-il, que peut-il faire? Il y a des situations où la loyauté ne suffit plus à elle seule, il faudrait ou une habileté consommée pour tourner les difficultés ou une grande énergie pour la trancher. Les Girondins qu'il va appeler au pouvoir ne le sauveront pas des Jacobins qui ont juré sa perte. Il n'acceptera jamais la domination de Gambetta qui cependant - on ne saurait le nier - est le maître de la situation et qui lui même sera bientôt hors d'état de résister aux entraînements de la guerre. On prête au Maréchal ce propos "Je reste mais je n'y suis plus du tout". Il me répugne d'accabler et de condamner Buffet3 ; mais avouez qu'un ministre de l'Intérieur qui n'a pas assez d'autorité et d'influence sur son administration pour se faire élire lui-même et pour éviter un échec quadruple n'est décidément pas à la hauteur de sa tâche. On peut regretter de voir le parti bonapartiste devenir la principale force du parti conservateur mais le fait est malheureusement incontestable et quand la mesure révolutionnaire sera comble, ce sera, je crains, l'Empire qui viendra sauver la situation. Voilà de tristes prophéties, cher ami, et vous comprendrez que je ne sois pas fâché de ne plus assister à un pareil dénouement. Je suis bien désireux et impatient de causer avec vous de tout ce qui doit vous préoccuper à si juste titre et j'espère que vous ne me ferez pas attendre trop longtemps votre chère visite.

Au revoir donc et mille affectueux hommages autour de vous. Je vous embrasse de cœur.

R. Apponyi

Notes

1Le régisseur de l'exploitation agricole d'A. de Falloux au Bourg d'Iré.
2Moins d'un mois après la victoire obtenue par les candidats républicains aux élections sénatoriales du 30 janvier 1876, le premier tour du scrutin législatif du 20 février confirmait la progression du sentiment républicain devenu désormais majoritaire dans le pays, au grand désespoir des conservateurs. Au soir du deuxième tour, le 5 février 1876, 340 sièges seront républicains, les conservateurs devant se contenter de 155 sièges (dont 94 aux seuls bonapartistes).
3Vice-président du conseil depuis le 10 mars 1875, L. Buffet avait donné sa démission le 23 février 1876 cédant la place à J. Dufaure.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «29 février 1876», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, 1876, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 06/02/2012