CECI n'est pas EXECUTE 4 février 1863

Année 1863 |

4 février 1863

Pierre-Antoine Berryer à Alfred de Falloux

Augerville, 4 février 1863

Mon ami, si ce n'était pas une occasion de me rappeler à votre amitié et de réclamer des nouvelles de votre santé, je ne vous enverrais pas ces indiscrètes lettres de mes deux neveux, pourtant ces enfants seront bien heureux d'apprendre qu'elles vous sont parvenues et bien fiers si vous leur faites adresser quelques paroles d'encouragement.

A l'heure où je vous écris, je suis dans une bien pénible anxiété ; c'est aujourd'hui que la cour de Poitiers doit rendre un arrêt définitif dans la désolante affaire des Tinguy. L'avocat général a conclu contre nous lundi dernier, et tout le parti anti-jésuite, anti-noble, anti-chrétien a pris fait et cause avec ardeur contre ces deux vertueuses femmes, je devrais dire de la mère et de la fille, contre ces saintes. J'ai été bien accablé par le long travail et les longues plaidoiries que j'ai consacrés à ce procès qui occupait mon cœur autant que ma tête. Si mon insuffisance n'a pu que triompher du mauvais vouloir d'un procureur général et d'un préfet agissant ouvertement contre mes malheureux amis, j'en ressentirai plus de chagrin que je n'en peux supporter.

 Quand vous reverrais-je, mon ami, nous avons bien à causer, ne serez-vous pas à Paris dans le cours de ce mois pour la réception du prince de Broglie1. Attendez vous le jour du vote pour les successeurs aux deux fauteuils vacans [sic]. Cette élection n'aura sans doute pas lieu avant Pâques, mais il y a fort à faire pour arriver à la nomination du père Gratry2. Les élections politiques n'auront lieu selon toute apparence qu'après le mois de juin3. Je n'imagine pas que rien de sérieux puisse venir modifier l'état politique actuel qui n'inspire que des hésitations chez ceux qui ne sont ni entièrement dégoûtés ni soumis au mot d'ordre de l'abstention sur bien des points du territoire. Le déloyal remaniement des circonscriptions électorales décourage plus d'un de nos amis. On parle beaucoup du déchirement de l'arrondissement de Segré que pensez vous des suppressions et des adjonctions qu'on y a opérées4. Mon ami, parlez-moi surtout de votre santé. La mienne est encore assez bonne malgré l'âge, les fatigues et les soucis. Demain, je vais encore essayer mes forces devant la cour de Dijon. J'obéis au conseil de Cicéron5, Senibus exercitationes animi etiam augendae videntur6. Il est plus facile et plus doux de vivre dans les souvenirs à jamais cher au cœur et voilà comment je pense souvent à vous. Adieu, mon bien cher, présentez et faites agréer à Madame de Falloux mes respectueux hommages et accueillez cordialement les biens affectueux compliments que je vous envois.

Berryer

Notes

1Élu le 20 février 1862 à l'Académie française, A. de Boglie devait y être reçu le 26 février 1863 par Sait-Marc Girardin.
2Le P. Joseph Gratry sera élu le 2 mai 1867 en remplacement de Prosper de Barante.
3Non, les élections législatives eurent lieu les 30 et 31 mai 1863.
4La circonscription de Segré, où l'influence des légitimistes est depuis la révolution prépondérante fut effectivement redécoupée ; certains cantons lui furent enlevées mais surtout la quasi-totalité des cantons de l'arrondissement de Baugé plutôt hostiles aux Blancs lui fut rattachée.
5Cicéron (106-43 av. J.-C.), philosophe latin et homme d'état romain.
6La phrase entière, Senibus autem labores corporis minuedi exercitationes animi etiam augendae videntur, signifie « Dans les vieillards, le corps doit se reposer et l'âme doit agir davantage ».

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «4 février 1863», correspondance-falloux [En ligne], BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Second Empire, Année 1852-1870, Année 1863,mis à jour le : 08/01/2012