CECI n'est pas EXECUTE 29 décembre 1859

Année 1859 |

29 décembre 1859

Prosper Guéranger à Alfred de Falloux

Abbaye de Solesmes, ce 21 décembre 1859

Mon très cher ami, j'ai achevé hier soir la lecture de la vie de Mme Swetchine1 et je reçois ce matin votre lettre qui me demande un accusé de réception. Je sentais que j'étais en retard avec vous sous ce rapport, et j'allais écrire en Anjou pour connaître votre adresse à Versailles d'où m'étaient venus les volumes. Veuillez donc, mon cher ami, excuser mon retard à vous remercier de votre gracieux envoi. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel bonheur j'ai lu cette vie de notre sainte amie. Sans contredit, c'était à vous de l'écrire et vous l'avez fait avec un accent qui touchera ; non seulement ceux qui l'ont connu par eux-mêmes, mais ceux aussi qui ne la connaîtront que par vous et par ses immortelles lettres. Les quelques phrases çà et là, en bien petit nombre, que je trouverais à reprendre à mon point de vue, n'enlèvent point l'effet général et ce n'est certainement pas à moi de critiquer un hommage rendu avec tant de cœur à une mémoire qui m'est si chère. Les lettres de Joseph de Maistre2 que vous insérez en si petit nombre me font regretter une fois de plus que le livre ait été écrit en dehors de moi. J'aurais pu vous en communiquer une fort belle que je tiens de Mme Swetchine ; et qui est au moins aussi piquante que celle que vous avez publiées. Quant à ma correspondance à moi, je veux bien négocier avec les personnes auxquelles j'avais promis mes communications, et voir si elles consentiraient à se désister. En tout cas, je dois vous dire que les lettres que l'on pourrait publier sont peu nombreuses. Beaucoup n'ont rapport qu'à la fondation de Solesmes et roulent sur de menus détails qui manqueraient d'intérêt pour le public. Il est seulement cinq ou six lettres dont j'ai jugé la publication opportune en y joignant une appréciation de Mme Swetchine au point de vue de la sainteté dont j'ai reconnu les traits en elle. Nous nous écrivions peu ; les épanchements avaient lieu en parole ; mais elle m'assurait que de loin elle ne me perdait pas de vue et se sentait toujours près de moi. C'est ce qu'elle me répéta lors de nos adieux quand vous voulûtes bien me l'amener à Solesmes ; il y avait cependant des années que nous ne nous étions vus ; et dans l'intervalle, il n'y avait entre nous que l'échange de trois ou quatre lettres au plus. Je ne saurais vous dire à quel point votre récit des derniers moments de cette grande servante de Dieu m'a touché. C'est ce que votre livre renferme de plus beau, et vous l'avez rendu avec une simplicité pénétrante, sans phrases, sans prétention personnelle, mais d'une manière si saisissante que l'on peut dire qu'en vous lisant on assiste à cette grande leçon. Pour moi qui ai tant de souvenirs dans ce salon, dans cette bibliothèque, dans cette chapelle, j'ai assisté à tout en vous lisant et j'en suis ému jusqu'au fond de l'âme. Permettez donc, mon cher ami, que je vous remercie à part pour ces pages qui me sont allées droit au cœur. Notre commune affection pour une mémoire si chère est un terrain neutre sur lequel nous oublions nos dissentiments et nous fraternisons cordialement. C'est un grand charme pour moi qui ne puis oublier que c'est au foyer de Mme Swetchine que je vous vis pour la première fois. Recevez mon cher ami, la nouvelle expression de mon persévérant attachement.

fr. Prosper Guéranger, abbé de Solesmes

Notes

1Falloux s'apprêtait à publier Madame Swetchine, sa vie, son œuvre.
2Joseph de Maistre  (1753-1821), philosophe. Savoyard, il était sujet du roi de Piémont-Sardaigne. Magistrat au Sénat de Savoie comme son père, il quitta la Savoie à l'arrivée des troupes françaises en septembre 1792 et se réfugia en Piémont puis en Suisse. Il publia, en 1797, son premier ouvrage Les considérations sur la France. Rentré en Italie en 1799, il fut chargé par le roi de Sardaigne de le représenter auprès du tsar. Il resta en poste à Saint-Pétersbourg jusqu'en 1817. Revenu en Italie, il mourut à Turin. Auteur de plusieurs ouvrages, Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1814), Du Pape (1819) et Les Soirées de Saint-Pétersbourg (ouvrage publié en 1821 peu après sa mort), De Maistre, comme De Bonald refusa tout compromis avec les principes nouveaux issus de la révolution. Mme Swetchine et Joseph de Maistre avaient lié connaissance en Russie.

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «29 décembre 1859», correspondance-falloux [En ligne], BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Année 1852-1870, Second Empire, Année 1859,mis à jour le : 31/03/2013