CECI n'est pas EXECUTE 9 janvier 1872

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9 janvier 1872

Joseph Carayon-Latour à Alfred de Falloux

Versailles, 9 janvier 1872

Monsieur le Comte,

Je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait, en m'adressant la suite de vos impressions. Permettez-moi d'y répondre en quelques mots.

Une des gloires de notre parti est certainement de pouvoir penser tout haut. Toutefois, il est nécessaire pour mettre cette règle en pratique, de me trouver dans une complète communauté des sentiments. Quand une divergence d'opinion se produit, le plus sage est, il me semble, de discuter d'abord en famille, et d'attendre un accord parfait, avant de parler au public. La note provoquée par le manifeste du 5 juillet, a été, à ce point de vue, la première faute commise. Je le sais, Monsieur le comte, vous n'y avez contribué que par votre présence, car vous me l'avez dit vous-même, un seul mot de cette note est votre propriété, c'est celui de respect. Dans ce même ordre d'idées, la soirée de M. de Meaux est regrettable. Il était facile en effet, pour les promoteurs de cette réunion composée d'éléments si divers, de prévoir que le lendemain, elle appartiendrait aux journaux. Vous ne connaissiez certainement pas la composition du cercle qui vous écoutait, et vous nous en avez donné la preuve irrécusable, en nous indiquant les moyens d'améliorer M. Thiers par M. le duc d'A[umale] et d'améliorer aussi ce dernier par M. Thiers, car divulguer ce mode de conduite, c'eût été à l'avance le rendre inapplicable.

Les applaudissements qui couvraient votre parole, quand avec tristesse vous jetiez un blâme sur quelques actes du roi, auraient pu vous apprendre, que tout ceux qui vous entouraient, n'étaient pas des amis. Mais il était trop tard.

La conduite de Monsieur le duc d'A[umale] et sa réserve envers nous, nous donne le droit de croire qu'il veut conserver toutes les portes à sa disposition, et qu'il entrera par la première qui s'ouvrira devant lui.

La pensée du prince et de ses amis les plus proches, en établissant une différence entre la monarchie légitime et la monarchie héréditaire, est la même que celle dont vous êtes effrayés, et vers laquelle tendent quelques-uns de nos amis. Ces derniers seraient hélas ! satisfaits peut-être, par l'abdication du roi, mais ils ne songent pas que M. le Comte de Paris, poussé par ses amis monterait sur le trône. Sous le nom de Louis-Philippe II, roi des Français, avec le drapeau tricolore ombrageant sa personne et son principe. Ne dites pas que je me trompe, je vous en conjure, sans y bien réfléchir, car ce n'est pas certainement ainsi, que vous comprenez le retour de la monarchie traditionnelle.

Entre le régime de 1830, et celui de 1852, tous les deux, produits de la révolution armée, je ne fais qu'une différence ; l'un a renversé, l'autre a pris une place vide ; les deux régimes me sont également odieux, et par amour pour mon pays, je ne veux le retour ni de l'un, ni de l'autre.

Henri V roi de France, et après lui, Philippe VII, voilà le salut de notre malheureux pays. Que le dauphin de France aille voir le roi, reconnaître en lui, le chef de la race, le représentant de la monarchie légitime. Il n'a pas de conditions à imposer, ni de condition à accepter, il peut, pour son compte, réserver l'avenir.

Laissons de côté, cette question du drapeau, la seule qui nous divise, et quand viendra le moment solennel de constituer la monarchie, la joie du pays en voyant la délivrance, et le bonheur du roi en le sauvant, aplaniront les obstacles qui vous paraissent insurmontables aujourd'hui.

Telle est ma plus ferme et ma seule espérance. Veuillez, Monsieur le comte, agréer l'assurance de mes sentiments respectueux et distingués.

Joseph Crayon de La Tour


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «9 janvier 1872», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, 1872, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES,mis à jour le : 26/02/2013