CECI n'est pas EXECUTE 9 mai 1875

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9 mai 1875

André Mézières à Alfred de Falloux

 Paris, 9 mai [1875]

Monsieur le comte est très honoré confrère,

Permettez-moi de vous exprimer d'abord tout le chagrin que j'éprouve de vous savoir malade et retenu loin de l'académie, dans des circonstances si importantes. J'aurais beaucoup désiré m'entretenir avec vous des questions qui vous occupent et, en revenant du conseil général de Meurthe-et-Moselle que j'ai présidé, mon premier soin a été de frapper à votre porte.je suis donc très à accueillir, avec toute la déférence que je vous dois, toutes les communications que voudrait bien me faire. Je les accueillerai d'autant plus volontiers que ma liberté reste entièreet que personne jusqu'ici, parmi nos confrères, n'a essayé d'influer sur moi. Ni MM. d'Haussonville1 et Cuvillier-Fleury qui ont exposé mes livres devant l'académie ni MM. Thiers, Mignet, de Rémusat, J. Favre2, de Loménie3, Marmier4, qui ont voté pour moi au premier tour et qui ont ainsi des droits particuliers à ma reconnaissance ne m'ont rien demandé. Ignorant ce que vous pensiez vous-même, sans m'engager avec personne, j'ai cru pouvoir me décider entièrement, en suivant mes inspirations personnelles. Non seulement je n'ai contre M. Boissier5 d'autres objections que celles que 9vous faisiez vous-même l'année dernière, mais je suis lié de longue date avec lui et j'ai beaucoup d'estime pour son talent. Je croyais que les raisons qui l'avaient fait écarterété des raisons religieuses tirées de son dernier ouvrage et je ne pensais pas qu'elles eussent rien perdues de la force que vous lui aviez attribuées.je vous serais très reconnaissant de me dire s'il en est intéressant. Je ne voyais contre M. Lemoinne6 aucune objection du même genre. Je le sais très chrétien, j'ai assisté avec lui l'année dernière à la première communion de sa fille. Il a édifié l'assistance par sa piété. J'ai suivi avec intérêt la campagne si courageuse qu'il a faite en faveur de la monarchie constitutionnelle et je le croyais d'accord avec vous sur tous les points. Lui-même vous croyait favorable à sa candidature. Rien de commun avec le matérialisme, rien de commun avec l'empire, notre grand ennemi, rien de commun avec la démagogie : un grand courage montré sous la Commune, infiniment d'esprit, le caractère le plus honorable. Je croyais qu'il y avait là toutes les garanties que le parti conservateur peut demander à un candidat. Si je me suis trompé, je suis tout prêt à revenir sur mon erreur.

En ce qui concerne M. Jules Simon, permettez-moi de vous expliquer en deux mots ma situation. Je ne connais pas M. Dumas7 avec lequel je n'ai jamais échangé une parole et rien ne me serait plus pénible que d'entendre, au sein de l'académie, l'éloge de l'empire prononçait sur la tombe de M. Guizot par un ancien sénateur. La famille de M. Guizot partage ce sentiment, elle s'est prononcée nettement, énergiquement, contre M. Dumas. M. Guizot, je le sais, j'en ai été témoin, avait des engagements personnels avec M. J. Simon et lui aurait donné sa voix. Dans ces conditions il m'est d'autant plus difficile de lui refuser la mienne que je vois des personnes dont on ne peut contester les sentiments conservateurs et religieux tels que MM. de Laprade8 et O. Feuillet9 absolument décidé à voter pour lui. Je vous fais juge de mon embarras. M. Simon, dont je connais les défauts, mais dont je connais aussi les qualités, a été mon maître ; je suis toujours resté en relation étroite avec lui ; quand il a été ministre, ainsi que votre ami commun M. Jourdain10, il ne <mot illisible> vouloir suivre en toute occasion et sans aucun effort, les avis sages, modérés, conservateurs que nous lui avons toujours donnés. Des exclus est tique, de fervents catholiques, Mgr Mathieu11, M. P. Andral, Mme Lenormant12 s'intéresse à sa candidature. Est-ce à moi de l'abandonner sans raisons péremptoires ? J'entendais bien volontiers toutes celles que vous voulez bien me donner. Je vous répète, en terminant cette trop longue lettre que je n'ai conservé ma liberté entière et que personne n'est plus disposée que moi à recevoir vos conseils avec connaissance.

Je n'oublie pas tout ce que vous avez fait pour moi et rien ne me sera plus agréable que de vous prouver que je m'en souviens. Croyez, Monsieur le comte et cher confrère, à tous mes sentiments d'affectueux respect.

A. Mézières

Si on avait opposé M. Wallon à M. Jules Simon, ccomme j'ai cru qu'on le ferait, la situation des libéraux eût été bien plus commode.

 

1Haussonville, Joseph Othenin Bernard de Cléron, comte d’ (1810-1884), diplomate et homme politique. Il commença sa carrière de diplomate comme attaché à l’ambassade de France à Rome auprès de Chateaubriand en 1929. Après la révolution de 1830, il continua sa carrière diplomatique à Bruxelles, Turin et Naples. Il avait épousé en 1836 la sœur d’Albert de Broglie, Louise Albertine de Broglie. Ayant démissionné de ses fonctions de secrétaire d’ambassade en 1842, il se fit élire à la Chambre des Députés (collège de Provins). Ayant protesté contre le coup d’état du 2 décembre, il se réfugia quelque temps à Bruxelles. Collaborateur de la Revue des Deux Mondes, il fut l’un des chefs de file de l’Union libérale. Le 29 avril 1869, il fut élu à l’Académie française. Après la chute de l’Empire, il se tint à l’écart de la vie politique. Le 15 novembre 1878, il fut néanmoins élu, en tant que républicain conservateur, sénateur inamovible.

2Favre, Jules (1809-1880), avocat et homme politique. Il devint vite l’un des chefs les plus célèbres du Barreau de Paris, principalement dans les affaires politique. Ardent républicain, il fut secrétaire général au ministère de l’Intérieur, en 1848, sous Ledru-Rollin. Élu lors des élections partielles de 1858, il devint l’un des chefs de l’opposition républicaine au Corps Législatif. Avec quatre autres républicains (Ollivier, Darimon, Hénon, Picard), il forma, à partir de la session de 1859, le groupe dit des Cinq, opposition majeure à l’empire autoritaire jusqu’en 1863. Il fut réélu en 1863. Après la chute de l’Empire, il se vit confier le poste de ministre des Affaires étrangères ; il se chargea d’organiser la résistance aux Prussiens et négocia un traité de paix.

3Loménie, Louis de (1802-1878), essayiste et rédacteur à la Revue des Deux Mondes. Élu le 30 décembre 1871 à l'Académie française, il était mort le 2 avril 1878.

4Marmier, Xavier (1808-1892), journaliste et écrivain. Rédacteur en chef de la Revue germanique, puis administrateur général de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, il propagea en France la langue et la littérature allemandes. Il avait donné des leçons de littérature aux deux filles de Louis-Philippe, Clémentine et Marie. Il collabora également à la Revue des Deux Mondes. Il fut élu à l’Académie française le 19 mai 1870. On lui doit un Journal (1848-1890) important qui fut publié en 1968 (Droz, 812 p.).

5Professeur au Collège de France, Gaston Boissier est alors candidat à l'Académie française. Boissier Gaston (1823-1908), historien et philologue français. Normalien, il est alors professeur au Collège de France où il est titulaire de la chaire de poésie latine depuis 1869 et dont il deviendra administrateur de 1892 à 1894. Collaborateur de la Revue des Deux Mondes, il entrera en 1876 à l'Académie française dont il deviendra, en 1895, le secrétaire perpétuel.

6C'est John Lemoinne, rédacteur du Journal des Débats qui sera élu le 13 mai 1875 contre Gaston Boissier et Charles Blanc au siège de Jules Janin. Journaliste et homme politique, cet orléaniste avait fini par se rallier à la république conservatrice de Thiers, ce qui lui aliéna les voix des catholiques libéraux de l'Institut. Lemoinne John (1815-1892), diplomate, journaliste et homme politique. Collaborateur puis rédacteur en chef du Journal des Débats, il écrivit également pour la Revue des Deux Mondes, lui fournissant plusieurs travaux sur la politique, des études sur l’Angleterre et des études biographiques. Entré à l'Académie française en 1875, il fut élu sénateur inamovible en 1880.

7Candidat au siège de Guizot à l'Académie lors de l'élection du 13 mai 1875, Jean-Baptiste Dumas, savant célèbre obtiendra au 4ème tour 17 voix, Jules Simon, 16 voix et Laugel, rédacteur en chef de la Revue des deux mondes, 2 voix. Aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité, l'élection avait été renvoyé à six mois. Dumas sera élu en décembre 1875. Dumas Jean-Baptiste (1801-1884), chimiste et homme politique. Membre de la Législative en 1849, ministre de l'Agriculture et du commerce en 1851, il était entré au sénat dés 1852.

8Laprade, Victor Richard de (1812-1883), poète et littérateur. Il fut nommé professeur de littérature à la faculté des lettres de Lyon en 1848. De sentiment légitimiste et catholique libéral, il collabora au Correspondant et fut élu à l’Académie française le 11 février 1858. En 1861, suite à la publication, par le Correspondant, de ses Muses d’État, Laprade fut révoqué en tant que fonctionnaire et la revue reçut un avertissement.

9Feuillet, Octave (1821-1890), romancier et auteur dramatique. Il fut le premier élu à l'Académie à titre de romancier, le 20 janvier 1862.

10Jourdain, Charles Marie Gabriel (1817-1886), philosophe catholique. Falloux l’avait appelé pour travailler à ses côtés dans le ministère de l’Instruction publique et des Cultes en 1849. Par la suite, il collabora au journal fondé par Falloux, L’Union de l’Ouest. Il était l'auteur de très nombreux ouvrages sur la philosophie médiévale.

11Mathieu, Césaire Jacques Marie Adrien (1796-1875), reçu avocat en 1817, il avait choisi d'entrer au séminaire. Ordonné prètre en 1822, il fut nommé curé de la Madeleine en 1831. Nommé évêque de Langres l'année suivante, il sera promu archevêque de Besançon en 1834. Gallican, proche de Mgr Dupanloup, il refusa d'adopter la liturgie romaine dans son diocèse et appartint à la minorité au Concile de 1870.

12Lenormant Marie-Joséphine dite Amélie Cyvoct (1804-1893), petite nièce et fille adoptive de Mme Récamier. Elle collabora au Correspondant sous le pseudonyme de Léon Arbeau.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «9 mai 1875», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1875,mis à jour le : 21/10/2015