CECI n'est pas EXECUTE 13 décembre 1870

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13 décembre 1870

Pauline de Castellane à Alfred de Falloux

Mardi 13  décembre 1870

Chers amis, vous avez su par la lettre (de Tours) avant-hier dimanche, que le Ier bataillon de notre mobile était retrouvé, et par conséquent qu'Antoine n'est pas prisonnier. A cela, mon cœur soupire tous bas, hélas ! ! Hier soir, un messager d'Antoine, m'est arrivé m'apportant ma lettre de lui du samedi midi (10 décembre). Ils avaient eu trois jours de combats dont le jeudi 8, véritable bataille de 12 heures fort meurtrière... mon cher enfant, en était sorti sain et sauf des hauts gracias ! Mais depuis, depuis ? Ah mes amis, avec quelle angoisse cette question se pose-t-elle et, cela incessamment ! Priez, priez, faites prier pour lui !

J'ai fait continuer son messager sur Juigné1 d'où j'attends avec une anxiété grande aussi la nouvelle de la délivrance de ma pauvre Madeleine2...Les suites m'en préoccupent surtout ! ! Comment cette lettre vous arrivera-t-elle et vous arrivera-t-elle ? Je n'en ai point de ma fille3 ! Et ne sait rien sur son mari depuis le 29 novembre. Vous, savez-vous quelque chose sur M. Debrais4 ? Pauvre petit Jean Préaulx5 et d'autres... Quand on a vu ce que nous venons de voir à Tours trois jours durant, on a une horreur de la guerre et une compassion pour le genre humain qui submerge le cœur et rend odieux ceux qui osent préférer la continuation de cette lutte barbare à une paix même fort douloureuses.

Voyez-vous rien ne peut supprimer les souffrances, les misères, les cris auxquels j'ai assisté, et assiste sur trois routes encombrées de soldats et de malheureux de toute espèce.

Ah on n'aime pas son prochain quand on assiste à un pareil spectacle ! Notre précieux ami6 qui a vu notre trouble de la fausse nouvelle apportée par lui de la non capture, est, avec son dévouement ordinaire reparti dès hier matin pour aller à la recherche d'Antoine qui, du reste, exprime dans la lettre que son messager m'a apporté hier soir, un pénible étonnement du délaissement où il croit le pauvre enfant, que nous le laissons, et de l'ignorance où il est des nouvelles de sa femme...Depuis trois jours, on ne leur avait rien donné à manger. La fatigue était grande, très grande, mais il était pas malade et disait se porter bien, même. 

De Tours, on m'écrit que l'on y attend l'ennemi d'un jour à l'autre, probablement par la vallée du Cher. A l'instant arrive ordre à notre station de ne plus laisser de trains monter vers Tours... et de quart d'heure en quart d'heure il en descend (du matériel) de Tours vers Angers...

On croyait hier à Tours que l'armée de Chanzy7 dont ma mobile fait partie maintenant se repliait de Mer8 et Josnes9 sur Vendôme10.

Aussi à Tours on débitait, par exemple des nouvelles de Paris prodigieuse, si prodigieuse qu'il est difficile d'y croire, du moins en totalité. Non seulement on disait Versailles repris par nous, mais Trochu11 à Chartres et Ducrot12 à Fontainebleau. 

Gambetta à l'instar des Prussiens va établir son ministère de la guerre au quartier général de notre armée..

Mes amis, mes chers amis, et cette pauvre tête comment va-t-elle ? J'en sens la souffrance dans mon cœur.... Ah comme ce cœur vous embrasse ! !

Nous avons tout fait pour faire parvenir des nouvelles des Pérignon13 et de Denis14 aux Rességuier et Cochin. Hélas nous n'avons donc pas réussie !

Maintenant, ce lieu-ci est séparé de toute facilité que nous donnait la présence du gouvernement à Tours.

Je suis si absolument seule. Mais <deux mots illisibles> m'est une vraie ressource.

Perrigaux, depuis 15 jours alité, a eu des vésicatoires aux deux bras et aux deux jambes et il ne peut encore se servir d'aucun de ces quatre membres....Mon bon curé15 et moi avons été séparé depuis Noël, chacun par son indisposition, moi un gros rhume, lui une angine. Enfin, voici mieux et il me fait demander ma voiture pour monter dire la messe ici demain. Ce sera sa première sortie. 

Mme de Beaulaincourt16 m'écrit de Cannes et demande des nouvelles du cher Alfred.

Par Wissbaden17 (j'imagine le Gl Rochebouet18), elle a entendu par de mauvais esprit du canton de Segré <deux mots illisibles>.

Mon cœur est par tant de malheurs encore dilaté d'amour pour ceux qui me sont chers. J'aime davantage tous les humains ; jugez si je cheris plus que jamais mes amis !

Ah qui nous donnera le revoir le revoir dans la paix et sans qu'aucun des plus aimés manque à l'appel !! Que vos prières nous y aident de plus en plus !! Vous ai-je dit que Hil. de Lacombe  avait enfin pu rentrer dans Orléans et y avait trouvé l'évêque19 mieux portant , plus tranquille et plus libre. Ah pauvre cher évêque ! Claire a-t-elle des nouvelles de <mot illisible> et les duchesses de Fitz-James20 de tous les leurs ? et Mme de Lamoricière21 ? Les St Genys22 où sont-ils ? Mes souvenirs à La Douve23 et à tous vos voisins. Aussi les plus aimés, par mon triste mais reconnaissant, mais chaud cœur. Adieu, comme je vous embrasse !!



 

1Château de Juigné, à Juigné-sur-Sarthe (Sarthe). C'est la propriété des Leclerc de Juigné auxquels les Castellane sont alliés par le mariage de leur fille Madeleine (1847-1934) avec Antoine de Castellane.

2Voir note infra.

3Marie Dorothée Élisabeth Radziwill, princesse (1840-1915), née de Castellane, elle est la fille de Pauline de Castellane, la châtelaine de Rochecotte. Le 3 septembre 1857, elle avait épousé à Sagan, en Pologne, Frédéric-Guillaume-Antoie, prince Radziwill (1833-1904), militaire prussien. Femme de lettres, on lui doit la publication des Souvenirs de sa grand-mère, la Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, Paris, Plon, 1909-1910, 4 vol.

4Secrétaire de Falloux.

5?

6Sans doute le comte de Bertou qui partage son temps entre le Bourg d'Iré et Rochecotte.

7Chanzy, Alfred Antoine Eugène (1823-1883), général. Il fut nommé commandant de l'armée de la Loire pendant la guerre franco-prussienne. Élu des Ardennes à l'Assemblée nationale de 1871, il siégea au centre gauche. Le 10 décembre 1875, il est élu sénateur inamovible. Son attachement au maréchal Mac Mahon et son hostilité à la politique anticléricale l'éloigne peu à peu de ses amis du centre gauche.

8Commune du bord de Loire, dans le Loir-et-Cher.

9Commune du Loir-et-Cher.

10Sous-préfecture du Loir-et-Cher.

11Trochu, Louis Jules (1815-1896), général français. Aide de camp de Bugeaud, puis du prince Louis-Napoléon, il vota néanmoins contre l'Empire, mais n'en fut pas moins nommé colonel, puis général (1854). Nommé gouverneur de Paris pendant la guerre franco-allemande de 1870, il devient, suite à la proclamation de la République, président du Gouvernement de la défense nationale, le 4 septembre 1870. Soupçonné d'incapacité, on exige sa destitution le 19 janvier; il démissionnera trois jours plus tard après une fracassante déclaration au cours de laquelle, il suggère la capitulation.

12Ducrot, Auguste Alexandre (1817-1882), militaire et homme politique. Général de division, il commandera quelques jours plus tard la bataille de Buzenval (19 janvier 1871). Elu à l'Assemblée nationale du 8 février 1871 par le département de la Nièvre, hostile à la République, il rejoignit les bancs de l'Union des droites. Nommé commandant en chef de la 8ème armée à Bourges le 1er septembre 1872, il démissionnera de l'Assemblée.

13Demeurant dans leur château, à Finham (Tar-et-Garonne), les Pérignon sont alliés des Rességuier, une des filles d'Albert de Rességuier, Geneviève (1842-1904) ayant épousé Dieudonné Henri Marie de Pérignon (1840-1889).

14Cochin, Denys (ou Denis) Marie Pierre Augustin (1851-1922), écrivain et homme politique. Fils d'Augustin Cochin, il fut attaché d'ambassade à Londres auprès du duc de Broglie. Député de Paris de 1893 à 1919, il fut l'un des principaux leaders du parti catholique à la Chambre. Œuvrant en faveur du ralliement des catholiques à l'Union sacrée, il sera nommé ministre d’État dans le cabinet Briand (octobre 1915-décembre 1916) puis sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Invoquant la rupture de l'Union sacrée il démissionna. Auteur de plusieurs ouvrages, il fut élu à l'Académie française en 1911.

15Sans doute l'abbé Couvreux.

16Beaulaincourt (comtesse de), née Sophie de Castellane, veuve du maréchal de Contades, remariée en 1859 à Victor Emmanuel de Beaulaincourt, mort en 1860.

17Un des lieux de résidence du comte de Chambord.

18Rochebouët, Gaston de Grimaudet de (1847-1909), général et homme politique. Légitimiste, il était alors à Wiesbaden auprès du comte de Chambord, auqule il demeurait fidèle. Propriétaire foncier à Chaumont d'Anjou (Maine-et-Loire), il fut brièvement président du conseil sous la présidence de Mac-Mahon, du 23 novembre au 13 décembre 1877.

20Les Fitz-James, demeurent dans leur château de la Lorie, près de Segré, en Maine-et-Loire, et donc voisins de Falloux auquel ils étaient liés d'amitié.

21Madame de Lamoricière, veuve du célèbre général est originaire du Louroux-Béconnais, une commune du Maine-et-Loire.

22Les Saint-Geny demeurent dans leur château de La Gemmeraie, à La Chapelle-sur-Oudon (Maine-et-Loire).

23Autre château du Bourg d'Iré, La Douve est la propriété d'Henri d'Armaillé. 


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «13 décembre 1870», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1870,mis à jour le : 20/03/2014