CECI n'est pas EXECUTE 27 mars 1871

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27 mars 1871

27 mars 1871

Cher ami,

Nous avons reçu hier votre mot accompagnant celui d'Albert [de Rességuier]; mais nos courriers sont, comme les vôtres, très en déroute et n'arrivent plus que fort en retard. Il va en être de même aujourd'hui, et je ne vous écris ce matin que sur le courrier d'hier. J'ai écrit d'Angers à Madame de Castellane et hier à Madeleine1 : cela vous prouve que voici trois jours sans crise,ce dont je suis tout étonné, et je me demande si j'en dois quelque chose au remède nouveau que l'on met en usage à Angers avec succès, prétendent les médecins. Le doute me suffit pour que je veuille en faire part à Madame de Castellane, et je ne me rappelle plus si nous en avons parlé à Rochecotte. C'est de l'acétate de morphine mêlé à du sucre en poudre et que l'on aspire par le nez comme un imperceptible prise de tabac. Si l'expérience me réussissait et que Madame de Castellane fut tentée de l'essayer pour son compte, je lui enverrai les doses.

Je vous ai laissé une lettre de M. de Montzey2 pour le Correspondant et une lettre de M. Drouot pour le ministère de l'intérieur. Vous deviez les mettre toutes deux dans une lettre de vous à Cochin. Aujourd'hui, comme hier, il n'y a plus rien à diriger vers Paris. Renvoyez-moi donc ces deux lettres que je dirigerai sur Versailles ou ailleurs, si, contre mon attente, nous touchions bientôt à une petite phase de pétitions possibles. Je dis, contre mon attente, est certainement aussi contre la vôtre, car plus les événements se déroulent, plus ils dépassent les proportions d'un complot prussien ou bonapartiste : c'est un plan social de la dernière profondeur que certains hommes peuvent exploiter, mais qu'ils ne pourraient pas créer. Je ne crois pas non plus au remède par voie d'expédients. Mais le remède à fond ne nous sera donné que si Dieu n'a pas condamné la France et ses arrêts paraissent de plus en plus formidables. Je comprends donc aussi bien la lieutenance générale3 que l'objection qui lui est opposée. C'est un moyen qui peut tout sauver ou tout perdre ; mais cela me semble surtout un moyen pour obliger l'ami de Fernand à prendre le bon parti, et, à ce titre du moins il peut rendre grand service en arrêtant les capitulations du côté démagogique ce qui abrégera une crise si terrible, en diminuera le danger ; car il est impossible que le mouvement se circonscrive, s'il dure. La lieutenance générale de l'armée implique nécessairement une armée. Or, c'est encore là une question sur laquelle je me récuse, tant que je ne connaîtrais pas l'esprit et le cœur des soldats plus que je ne connais l'esprit et le cœur des princes. Je continue donc bien douloureusement à ne rien conseiller et à ne rien blâmer, faute des éléments indispensables pour former un avis ou un jugement. Il n'y a de clair en ce moment, que le chagrin et la honte. Compter aussi, chers amis de Rochecotte, parmi les choses évidentes et immuables la plus profonde et la plus fidèle tendresse.

Alfred

1Madeleine de Castellane (1847-1934), née Leclerc de Juigné, mariée le 3 avril 1866 avec le marquis Antoine de Castellane.

2Montzey, Félix William de (1836-1906).

3Une rumeur laissait entendre que la lieutenance générale avait été confié au duc d'Aumale chargé de rétablir l'ordre dans la capitale.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «27 mars 1871», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1871,mis à jour le : 06/11/2014