CECI n'est pas EXECUTE 26 octobre 1877

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26 octobre 1877

Alfred de Falloux à Mgr Dupanloup

26 octobre 1877

Cher seigneur, je laisse de côté le passé sur lequel nul ne peut plus rien, et j'arrive aussitôt à votre proposition actuelle:la résistance sans provocation et un ministère en grande partie centre gauche.

Je m'unis absolument à la première moitié de ce programme, mais il m'est impossible de ne pas croire que la seconde partie détruirez la première. L'avènement de MM. Léon Renault1, Duclerc2 et Laboulaye3 serait incompatible, à ne parler que d'eux seuls, avec une résistance sérieuse. Je crois qu'ils n'en prendraient même pas l'engagement, mais je suis sûr que s'ils le prenaient, ils ne pourraient pas le tenir. Il faudrait donc recommencer la lutte en les congédiant comme on a congédié Jules Simon ; mais ce serait alors avec un maréchal affaibli, déconsidéré, ayant solennellement promis aux fonctionnaires un appui qui aurait disparu au beau milieu de la lutte, et sur la foi duquel désormais nul ne s'aventurerait plus.

Je dois ajouter, cher seigneur, que je verrai avec un profond regret, avec un véritable effroi, le Sénat prendre l'initiative du découragement et de la contradiction avec lui-même. Le Sénat est évidemment aujourd'hui le pivot de la situation. Quand il a voté la dissolution, il a dû prévoir deux cas : le succès ou la défaite, et avoir son parti pris dans les deux hypothèses. Il devait être résolu à ne mettre bas les armes ni dans l'un des dans l'autre cas, sinon il eut infiniment mieux valu ne pas les prendre.

Cependant ce qui s'est réalisé n'est pas la défaite telle qu'on pouvait la redouter : c'est un commencement de succès numérique et un succès moral plus considérable encore, si on sait le penser, le dire, et agir en conséquence. Je dis donc comme vous, cher seigneur, pas de provocations ; mais je dis plus que vous résistance, et j'entends par-là action dans le sens du parti conservateur, avec des conservateurs. Dans ce cercle la latitude est encore fort grande ; hors de ce cercle, l'abîme est, à mes yeux, voisins et certains. J'ajoute : union étroite et entière entre le Sénat et le Maréchal. En dehors de là, le Maréchal se sentira profondément atteint du côté où il devait se croire invulnérable et c'est alors que non la soumission mais la démission devient inévitable.

Je ne vous demande point pardon de ma sincérité, cher seigneur, car je suis sûr que c'est cela que vous demandiez à votre très respectueusement ami.

Alfred

1Renault Léon (1839-1933), avocat et homme politique. Préfet du Loiret en 1871, puis préfet de police de 1871 à son élection à la Chambre des députés en février 1876 où il siégea au centre-gauche et dans laquelle il fit partie des 363 députés qui le 19 mai 1877 mirent en minorité le gouvernement que venait de former quelques jours auparavant A. de Broglie et qui le lendemain signèrent un manifeste de protestation dénonçant « une politique de réaction et d'aventures ». Réélu de Corbeil en 1877, il sera battu en 1881. Il fut néanmoins élu en février 1882 dans la circonscription de Grasse. Il siégera au sénat (Alpes-Maritimes) de janvier 1885 jusqu'en 1894.

2Duclerc, Charles (1812-1888), homme politique. Elu par le département des Landes à l'Assemblée constituante de 1848, il entra dans le gouvernement provisoire comme sous-secrétaire d'état au ministère des Finances mais démissionna au bout de quelques semaines. Battu aux élections législatives de 1849 puis de nouveau lors d'une élection partielle du 11 mai 1851, il quitte peu après la France pour l'Espagne. Élu représentant des Basses-Pyrénées en 1871, il devint chef de la gauche républicaine. Devenu sénateur inamovible en 1876, il sera nommé ministre des Affaires étrangères et président du Conseil du 7 août 1882 au 28 janvier 1883.

3Laboulaye Édouard-René Lefèbvre (1811-1883), jurisconsulte et homme politique. Il collabora au Journal des Débats et fut un des fondateurs, en 1860, de La Revue nationale. Bien qu’il fût l’un des protagonistes de l’Union libérale, il ne se présenta pas aux élections de 1863. Candidat lors d’une élection partielle en 1866, il échoua comme en 1857, 1864, puis 1869. Élu le 2 juillet 1871, il siégea au Centre gauche avec des républicains soucieux comme lui d’ordre et de liberté. Proche de Thiers, il fut partisan d’une République « présidentielle ». Élu sénateur inamovible (décembre 1875), il continua de siéger au Centre gauche et s’opposa, en 1877, à Mac-Mahon, mettant en garde l’Assemblée contre les dangers du pouvoir personnel.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «26 octobre 1877», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1877,mis à jour le : 14/12/2015