CECI n'est pas EXECUTE Ier février 1875

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Ier février 1875

Tours, le 1er février 1875

Mon cher comte,

Pardonnez-moi d'avoir tant ajourné les remerciements affectionnés et les compliments sincères que, depuis longtemps, je devrais vous avoir adressés, pour l'envoi que vous m'avez fait par notre ami le comte de Bertou, de votre excellent livre1 sur Cochin. Bertou vous aura dit que l'équilibre ordinaire et la paix de ma retraite sont troublés depuis deux grands mois, par une maladie très grave dans le présent, inquiétant pour l'avenir, de ma petite nièce et fille adoptive. A l'heure qu'il est encore, sa convalescence n'avance pas, reste disputée, et notre sérénité aussi.

Puisque j'en suis aux santés, je veux vous dire tout le bonheur que j'ai eu à savoir que la vôtre s'était notablement améliorée, et tout mon regret d'apprendre au contraire que Madame la comtesse de Falloux avait à se plaindre de la sienne, plus encore que par le passé. Votre pauvre fortune est toujours boiteuse, et quand le temps et l'effort l'ont relevée d'un côté, elle tombe de l'autre.

Les développements que vous avez donnés à la vie d'Augustin Cochin, la sagacité tranquille et impartiale avec laquelle vous l'avez jugée, les principes que vous y avez rattachés, les réflexions que provoque cette sainte et attachante lecture, les exemples qu'elle offre, les conseils qu'elle donne, font de votre livre l'un des meilleurs qui soient. C'est un cours attrayant de morale religieuse, d'honnêteté politique, de vertu privée, c'est en particulier l'histoire d'un patriotisme dont, en ces temps de révolution qui se contredisent, l'unité, la suite et en quelque sorte l'obstination, sont très remarquables et très touchantes.

Je ne crois pas, étant données l'éducation publique que le pays tout entier reçoit à présent par le journalisme, et la ruine de l'esprit public, que ces disparus là soient remplacées ; et quoique les regrets que nous donnons à Cochin, comme ami, soient bien vifs, c'est surtout de l'homme d'État d'avenir que nous avons à déplorer la perte. Cet avenir m'inspirait toute confiance, et la mort si prématurée de cet utile et digne serviteur du pays, avait naguère mis le comble à la désolation où j'étais au sujet de la décadence de nos affaires et de notre situation dans le monde.

Nous cessons de plus en plus d'être respectables, et nos divisions aujourd'hui nuancées à l'infini, mêlées de tant de violence, de colères, de haines, semblent devoir faire de la France une Pologne du Sud. Les intransigeants de droite dont vous repoussez les attaques sans bonne foi, avec une si grande hauteur d'âme, une si grande hauteur de patriotisme et de raison, ne nous rappellent-ils pas, dans leur aveuglement, les Palatins du «Liberum Veto2»?

Et le césarisme est à l'horizon prochain, avec ses invariables procédés de corruption et son invariable conséquence d'invasion étrangère !

Avec mes vœux, j'offre mes très respectueux hommages à Madame de Caradeuc3, à Madame de Falloux, à vous et à notre ami Bertou l'assurance de mon affectionné dévouement.

Gal Trochu

1Falloux venait de publier une importante biographie de son ami Augustin Cochin, Augustin Cochin, Paris, Didier, 412 p.

2Du latin « J'interdis librement ».

3Emilie de Caradeuc, née de Martel (1801-1882), belle-mère de Falloux.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «Ier février 1875», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1875,mis à jour le : 23/10/2015