CECI n'est pas EXECUTE 23 décembre 1884

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23 décembre 1884

Armand de Courcy à Alfred de Falloux

Paris, 38, rue de Monceau, 23 décembre 1884

Mon cher maître et ami, j'ai vu hier le nonce1 dont l'accueil a été très gracieux. Il s'est chargé d'envoyer lui-même à Rome quelques exemplaires dont l'un pour le Pape2, d'y envoyer aussi la lettre que je lui apportais. Cette lettre était d'une grande netteté. Je la terminais par ces mots : je suis profondément convaincu, par l'expérience d'une longue vie, obscurément mêlée à toutes nos luttes, qu'il serait inopportun, et funeste aux intérêts de la religion, d'irriter par des contradictions doctrinales les idées des sociétés modernes.

Dans la conversation, je ne me suis pas gêné pour dire, que le Syllabus3 avait été une maladresse qui avait fait un mal énorme; j'ai ajouté que Jules Ferry était le produit du Syllabus ; le nonce croyait que je plaisantais. Point du tout, Monseigneur, c'est littéralement vrai. Jules Ferry était pour la députation de Paris le compétiteur de Cochin4. Celui-ci dans son quartier où il avait été maire avait toutes les chances. On a brandi le Syllabus et c'est le Syllabus qui a tué l'élection de Cochin. De là, Ferry député de Paris, ce qui a été la base de sa fortune politique. Il est l'homme de France qui doit le plus au Syllabus. Après lui c'est Paul Bert5, qui ne manque jamais de trouver un argument à propos.

Il est assez curieux qu'un obscur puisse dire carrément à un nonce ces choses-là, mieux écoutées que si elles étaient dites par un illustre ou par un polémiste. Il serait curieux, et c'est possible, que mon écrit, non publié, produisit le plus d'effet à Rome que s'il était publié. Le nonce a paru très touché de la non publication, disant que c'était un sacrifice rarement fait par un écrivain. C'est ce qui l'a le mieux disposé. Il désire vivement la cessation des polémiques.

Aussi, malgré le désir que j'aurais de vous être agréable, je m'abstiens de vous adresser quelques exemplaires. Si peu nombreux qu'ils fussent les adversaires diraient que c'est une distribution, une perfidie et dans la ville de votre prélat en décupleraient le nombre. Je veux pouvoir affirmer qu'il y a eu ni publication des distributions clandestines, un seul exemplaire portant votre nom, à vous qui aviez déjà les preuves et ne pouviez donc ignorer l'existence de l'écrit. Voilà qui est correct. Je ne puis pas vous interdire de communiquer discrètement votre exemplaire si vous le jugez utile mais on verra que c'est le vôtre, et toujours sans me nommer, et toujours en disant qu'il n'y a aucune publication. Les circonstances m'ont fait une vie assez bigarrée. La coïncidence d'hier était drôle. J'allais chez le nonce en sortant de M. Waldeck-Rousseau6 qui me traitait avec une grande considération, me demandant de rédiger moi-même le projet de loi d'une Institution de Prévoyance de ma création qu'il déclarait adopter sans aucune objection.

Derechef mille compliments affectueux.

Armand de Courcy

1Rende Camillo Siciliano di (1847-1897), prélat. Exilé en France avec sa famille, il avait fait ses études à Orléans, auprès de Mgr Dupanloup et à Rome. Évêque de Tricarico en 1877, archevêque de Bénévent en 1878, il fut le successeur de Mgr Czacki à la nonciature de Paris de 1882 à 1887.

3Rédigé pour accompagné son encyclique Quanta Cura, le Syllabus de Pie IX publié en 1864 condamnait explicitement, au grand désespoir des catholiques libéraux implicitement concernés, le rationalisme, la liberté d'opinion, la liberté de culte et la séparation de l'Église et de l'État.

4Lors des élections de mai 1869 M. Ferry qui avait posé sa candidature radicale au Corps législatif, dans la 6e circonscription de la Seine avait élu député, au second tour de scrutin, par 15 730 voix contre 13 944 à M. Cochin, conservateur libéral.

5Bert Paul (1833-1886), physiologiste et homme politique. Député radical en 1872, libre penseur très anticlérical, il devient ministre de l'Instruction publique et des Cultes de novembre 1881 à février 1882. Prenant ses distances avec les radicaux, il soutint la politique de Ferry, devenant un farouche partisan de la politique d'expansion coloniale. Le 31 janvier 1886, il fut envoyé au Tonkin comme résident général. Emporté par le choléra, il y mourut quelques mois plus tard (11 novembre 1886).

6Waldeck-Rousseau, Pierre René Ernest (1846-1904), avocat et homme d'État. Élu député de l'Union Républicaine en 1879, il se fait l'avocat de la liberté d'association et devint célèbre pour sa contribution décisive à la légalisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau votée en 1884) et la loi de 1901 sur les associations. Ministre de l'Intérieur dans l'éphémère gouvernement Léon Gambetta il est rappelé à ce poste lorsque Jules Ferry forme son second gouvernement (23 février 1883 - 6 avril 1885).


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «23 décembre 1884», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1884,mis à jour le : 14/02/2016