CECI n'est pas EXECUTE 13 décembre 1882

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13 décembre 1882

Pierre Riobé à Alfred de Falloux

Lyon, 13 décembre 1882

Monsieur le Comte,

J'apprends par les journaux que la maladie vous a empêché de prendre part aux dernières élections académiques; je me permets de saisir ce prétexte pour vous envoyer une excuse et un souvenir, comptant sur votre indulgence pour accueillir l'un et l'autre.

Je vous prie d'oublier certains faits et paroles inconsidérés qui ont précédé notre séparation, de même que certaine tentative irréfléchie, plus récente. La trop grande jeunesse, l'inexpérience de la vie, quelques malheurs prématurés, peut-être aussi une première éducation trop puérilement dirigée, engendrent trop souvent de semblables erreurs.

Aujourd'hui, homme fait, marié, père de famille, j'éprouve de ces enfantillages une profonde confusion, et je suis heureux de vous l'avouer comme une sorte de réparation.

Le souvenir, Monsieur le Comte, est celui d'un homme qui a vécu près de quatre ans de votre vie, l'organe de vos pensées le témoin de vos douleurs. Cet homme assez heureux pour avoir senti ce que vous êtes, comprend à quelles vraies souffrances votre patriotisme éclairé est soumis à l'heure actuelle dans cette lutte des partis devenus légion, s'entre-dévorant et déchirant à l'envi cette belle France tant aimée par vous.

Je vous vois affligé, écœuré par la niaiserie des uns, l'orgueil, la folie, l'ambition insatiable des autres ; je vous vois regardant avec désespoir l'avenir, cherchant à soulever ses voiles, et n'y voyant point luire, génie trop clairvoyant, cette aurore que vous rêvez. Quel chagrin, quelle amertume, après avoir tout fait, après avoir, d'une main puissante, secoué tant d'esprits faibles, de cœurs plus faibles encore. Quelle déception de les avoir vus retomber si petits, anéantis devant la lutte.

Je comprends votre douleur, Monsieur le Comte, et n'essaie pas de la consoler ; Dieu seul le pourrait. J'ai seulement pensé, en écoutant mon cœur, qu'au milieu de vos chagrins, le souvenir respectueux et reconnaissant que je vous garde, et que l'éloignement avive chaque jour, vous serait une consolation, si faible soit-elle.

Veuillez agréer, Monsieur le Comte, l'hommage de mes sentiments affectueux et respectueusement dévoués.

P. Riobé

105, Boulevard de la Croix-Rousse, Lyon


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «13 décembre 1882», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1882,mis à jour le : 01/05/2018