CECI n'est pas EXECUTE 18 janvier 1871

1871 |

18 janvier 1871

Pauline de Castellane à Alfred de Falloux

Mercredi, 18 janvier 1871

Chers bien-aimés, notre pauvre ami est tout malade. Vous ayant écrit hier avant de regagner son lit, il vous le radie peut-être. Douleurs dans les articulations, brisement général, des goûts de toute espèce d’alimentation, intolérable douleur de tête, bref la fièvre ! Est-ce le résultat d’une accumulation de fatigue ou de quelque refroidissement, c’est ce que je ne saurais dire. Madame Bachelet beaucoup et moi un peu le soignant de notre mieux en attendant le médecin.

Du reste, il se dit moins souffrant aujourd’hui que hier. J’aime donc à espérer que ce ne sera qu’une indisposition et non une maladie. Quelle nouvelle avez-vous du vaillant petit Debrais1? Veuillez lui faire arriver mes chaleureuses sympathies. Nous mobile ayant couché samedi le 14 à Sablé, cherchant à rallier avec leur brigade (de Curten2) l’amiral Jauréguiberry3 je me demande avec anxiété, si ils l’auront en effet rallié avant la bataille acharnée du lendemain dimanche où Jauréguiberry etc. etc.

mais où sont-ils ces pauvres chers mobiles ? Ne seront-ils pas tombés dans quelques parties, si ils n’ont pu rallier Jauréguiberry, et si ils ont échappé au péril de la bataille de dimanche ? À mes amis, ne sent plus que l’on vit, que par l’angoisse et la souffrance !

Et quelle perte pour ses enfants et pour sa femme que la mort d’Étienne de Biron4! Juigné5 en est consterné, navré.

Mais comment Mme de Saint James parviendra-t-elle à arracher sa malheureuse belle-sœur à son isolement au milieu des bombes et de la faim qui ravagent Paris ?...je vous en prie, transmettez-moi toutes vos informations à ce sujet. Je ne sais que le fait de la mort de ce pieu charitable et si regrettable Étienne. Mais j’en ignore jusqu’à la cause. La visite de M. Gambetta à l’armée de Chanzy6 a eu pour résultat formulé ainsi qu’il suit : « ordre de couper tous les ponts de la Loire » (Gambetta) La séparation des communications entre les deux rives du fleuve et l’agacement de nos populations qui atteint sur certains points (tels que Bourgueil par exemple) presque jusqu’à l’exaspération. On se demande pourquoi, si on craint l’ennemi on ne s’est pas borné à miner les ponts de façon à les faire sauter à son approche au lieu de les couper à présent qu’il est loin encore, plutôt même plus loin que plus près qu’il y a quelques jours, et de priver ainsi les populations des moyens de communication nécessaires à leurs marchés et transactions diverses, avant que ce soit produit un danger qui ne se réalisera peut-être jamais. Ainsi sont déjà coupés les ponts de Langeais et du Port Boulet, tandis que la Loire est si haute qu’on a eu craint presque une inondation.

Jusqu’à présent les voies de chemins de fer <mot illisible> ne sont pas coupés ; du moins pas celui de Cinq-Mars, ce qui permet encore de communiquer avec Tours de mon côté, et Saumur de l’autre.

Cependant les postes vont toujours bien mal : je suis sans lettres, depuis bien des jours, de fille et belle-fille. Il n’y a guère que par les occasions qu’on parvient à envoyer de ses nouvelles, même sur des points rapprochés avec une vitesse du moins relative.

Celles que m’écrit Hilaire [de Lacombe] démentent heureusement celles données par Le Français d’après une correspondance de Strasbourg puisque Hilaire me dit « Il ne va pas mal de santé et sa situation redevient normal »

Hilaire toujours très occupé de vous me prie de vous le dire avec tout son cœur.

Savez-vous que votre cher Félix [de Lavalette7 se console de ses revers en se mariant pour la Ière fois ? Il épouse à Londres Georgine de Flahault8.

Depuis sa dernière lettre Marie Radziwill m’écrivait qu’elle était en correspondance avec Mme de Montalembert9 à laquelle elle avait eu la consolation de pouvoir rendre un petit service.

Bertou, vous a écrit qu’il avait chargé Jacques de Beaumont des intérêts de Jean Dean. Perrignon et sa femme10 vont un peu mieux sans pouvoir encore cependant bouger de leur chambre. Mon bon curé heureusement est à peu près bien et a repris ses visites.

Ma tête est encore fatiguée bien que le <mot illible> qui avait enflé ma joue gauche ait percée sous l’influence du cataplasme.

Amis chéris à Dieu, prions le, prions.

Pauline de Castellane

1Son père est un des secrétaires de Falloux.

2Curten, Félix Ernest Gustave (1825-1883), militaire. Il est alors général.

3Jauréguiberry, Jean-Bernardin (1815-1887), officier de marine, il avait été nommé vice-amiral par le gouvernent de Défense nationale le 9 décembre 1870. Il sera nommé sénateur inamovible le 27 mai 1879 et occupera à deux reprises le poste de Ministre de la marine et des Colonies (du 4 février 1879 au 23 septembre 1880 et du 30 janvier 1882 au 29 janvier 1883).

4Gontaut-Biron, Étienne Charles de (1818-1871), il venait de mourir le 9 janvier

5Château de Juigné, à Juigné-sur-Sarthe (Sarthe). C'est la propriété des Leclerc de Juigné auxquels les Castellane sont alliés par le mariage de leur fille Madeleine (1847-1934) avec Antoine de Castellane.

6Chanzy, Alfred Antoine Eugène (1823-1883), général. Il fut nommé commandant de l'armée de la Loire pendant la guerre franco-prussienne. Élu des Ardennes à l'Assemblée nationale de 1871, il siégea au centre gauche. Le 10 décembre 1875, il est élu sénateur inamovible. Son attachement au maréchal Mac Mahon et son hostilité à la politique anticléricale l'éloigne peu à peu de ses amis du centre gauche.

7La Valette, Félix, marquis de (1806-1881), diplomate et homme politique. Elu sous la Monarchie de Juillet par le département de la Dordogne, il fut ministre sous l’Empire, à l’Intérieur (1865-1867) puis aux Affaires étrangères.

8Georgiana de Flahault (1822-1907).

9Marie-Anne Henriette dite Anna de Montalembert, née de Mérode (1818-1904), épouse de Charles de Montalembert avec qui elle s'était mariée en 1836.

10Demeurant dans leur château, à Finham (Tar-et-Garonne), les Pérignon sont alliés des Rességuier, une des filles d'Albert de Rességuier, Geneviève (1842-1904) ayant épousé Dieudonné Henri Marie de Pérignon (1840-1889).


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «18 janvier 1871», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1871,mis à jour le : 03/01/2021