CECI n'est pas EXECUTE 28 novembre 1882

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28 novembre 1882

Albert de Broglie à Alfred de Falloux

Paris, 28 novembre 1882

Je suis bien reconnaissant, cher ami, de l’accueil bienveillant que vous avez fait à mon fils1 et je sais bon gré à M. de Tredern2 de l’avoir encouragé à aller troubler le repos de votre retraite. Cette retraite ne me plaît guère, ni à moi, ni à aucun de nos amis qui lui en veulent de vous absorber aussi ce ne sera jamais comptez y que quand ils ne pourront pas faire autrement qu’ils iront vous y dénicher pour vous voir. Il craindrait de vous disputer à l’amitié de Mgr Freppel. Heureusement l’académie nous reste et cette ombre de devoir nous reste encore pour tenir lieu de tant de motifs plus réel que vous auriez de nous prêter le secours, le <mot illisible> en même temps que le plaisir de votre présence. Mais votre volonté soit faite !

Vous vous alarmez, je crois, trop vite pour M. Denais3. Je n’ai point lu sa polémique ne faisant pas je vous l’avoue, de la Défense ma lecture habituelle. Personne me dit Beslay4, ne songe à lui disputer son modeste emploi. Kerdrel à qui j’ai parlé aussi approuve sa conduite, tout en reconnaissant qu’il a sur certains points passé la mesure, Où j’ai trouvé plus de sévérité dans le jugement mais non de mauvaises intentions contre la personne, c’est chez les deux membres du comité que vous ne connaissez pas et qui viennent du centre-droit, Clément5 et Caillaux6. Ce fait vous donne la mesure de la répugnance qu’ont ici pour ce genre de conflit ceux qui ont le moins de sympathie pour l’adversaire. Fondé en nous, ce sentiment est un fait dont il faut tenir compte.

Kerdrel ne m’a pas paru très ému des exécutions dynastiques plutôt anti-dynastiques dont vous me parlez. Pour moi, je crois toutes les folies possibles, et partant d’une source où il y a même plus de malice que de folie. Cependant je me demande si cette préoccupation de <mot illisible> ne viendrait pas de ce que le présent (un présent qui atteint 62 ans) cette année n’aurait pas donné, comme on l’a dit en cet été quelque crainte de se transformer subitement en passé. Puis ne pensez-vous pas comme moi, que l’essentiel, si cette dispensation providentielle arrivait, serait de séparer une bonne fois les modérés qui sont l’élite, la perte non seulement de leur parti mais de la France et peut-être de l’humanité, des forces méchantes qui les tiennent en servitude ? Et rien ne serait plus propre à faire ce triage utile que la prétention de faire passer par exemple le dernier cadet de la race de Philippe V sur une vingtaine au moins d’aînés qui ont le pas avant lui. Je n’espère pas une pareille aubaine. En attendant, croyez bien que si le Français dont ont connaît en suffrages les impératures commençaient une polémique directe contre les ordres royaux, cette insolence figurerait comme le premier article de l’acte de déchéance.

J’ai été voir hier le nouveau nonce7 qui m’a reçu et je suis sorti assez satisfait de ma visite. Il n’a certainement pas l’air d’un aigle quoiqu’il ait le nez très aquilin et il a plutôt l’air d’un honnête jeune homme appartenant au meilleur monde que du représentant de la papauté. Mais son langage sur les points délicats qu’il a abordés sans détour m’a paru excellent. Point de pessimisme, point de rupture, et si elle arrive, le voici d’en laisser la responsabilité à ses auteurs – inconvenance du journalisme catholique qui attaque l’épiscopat il a tout dit et s’est tout laissé dire - et comme évidemment il n’invente rien il est clair que sa leçon était faite et qu’il ne la récitait pas pour la première fois. Reste la conduite à conformer au langage. C’est ce que nous verrons.

Adieu, Cher ami, à bientôt et mille tendresses.

Je ne vous dis rien de l’affreux gâchis où nous sommes. Jamais non jamais rien de pareil n’a été vu. Ce n’est pas un gouvernement, c’est une société qui s’effondre dans une boue fangeuse.

 

Broglie

1Broglie, François Marie Albert de (1851-1939), militaire.

2Trédern, Louis, Désiré, Bonaventure de (1805-1883), militaire et homme politique. Lieutenant d'artillerie, il démissionna et devint conseiller municipal de Rennes et entra aux côtés d'Audren de Kerdrel à la rédaction du Journal de Rennes. Élu de l'Ille-et-Vilaine à l'Assemblée constituante en 1848, il vota avec la droite. Il ne sera pas réélu par la suite.

3Joseph Denais (1851-1916), écrivain et journaliste angevin. Collaborateur à l’Union de l’Ouest et au Répertoire archéologique de l’Anjou. Appelé à Paris par Mgr Dupanloup pour entrer à La Défense, il en devient le rédacteur en chef en 1876. Fondateur en 1886 de l’Observateur français, il sera nommé secrétaire de l’Association des Journalistes parisiens.

4Beslay, François (1835-1883), avocat et journaliste. Avocat en 1856, il était entré en 1860 à la Société d'économie charitable où il s'était lié d'amitié avec Armand de Melun, un proche de Falloux. Entré au Français dés sa fondation, il en était le rédacteur en chef.

5Clémont, Léon Pierre (1829-1894), avocat et homme politique. Élu par l’Indre à l’Assemblée nationale en 1871, il s’inscrivit à la réunion Feray avant de rejoindre le centre droit. Candidat conservateur constitutionnel, il se fit élire au sénat en 1876, où il siégea avec le centre droit et vota avec les monarchistes.

6Caillaux, Eugène Alexandre 1822-1896), ingénieur et homme politique. Élu par la Sarthe à l’Assemblée nationale en 1871, il siégea avec les monarchistes du groupe Target et participa à la chute de Thiers le 24 mai 1873. Fidèle soutien du gouvernement A. de Broglie, il entra par la suite au gouvernement Ernest Courtot de Cissey comme ministre des Travaux publics. Il fit partie de plusieurs cabinets ministériels avant de démissionner le 9 mars 1876. Élu le 30 janvier 1876 sénateur de la Sarthe, il siégea avec la droite monarchiste. Nommé le 17 mai 1877, ministre des Finances dans le gouvernement Broglie-Fourtou, il joua un rôle important dans la lutte des monarchistes contre la politique républicaine. Ayant perdu son siège de sénateur le 8 janvier 1882, il abandonna la vie politique nationale.

7Rende Camillo Siciliano di (1847-1897), prélat. Exilé en France avec sa famille, il avait fait ses études à Orléans, auprès de Mgr Dupanloup et à Rome. Évêque de Tricarico en 1877, archevêque de Bénévent en 1878, il fut le successeur de Mgr Czacki à la nonciature de Paris de 1882 à 1887.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «28 novembre 1882», correspondance-falloux [En ligne], 1882, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, Troisième République,mis à jour le : 29/01/2021