CECI n'est pas EXECUTE 13 juillet 1885

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13 juillet 1885

Arthur de Cumont à Alfred de Falloux

13 juillet 1885

Cher ami,

Succès complet, avec tous les meilleurs assaisonnements qu’il soit possible de désirer. Si j’ai fait un effort pour me rendre à Angers en dépit de mes souffrances, j’en suis dédommagé par le plaisir, je ne dirai pas de la vengeance, ce serait un mauvais mot, mais de la revanche plus éclatante, la plus triomphante de la droite modérée sur l’extrême droite.

La réunion du matin chez Ambroise Joubert1 avait pour objet de régler l’ordre et la marche de la séance qui devait avoir lieu à midi. On avait sur le plan de campagne des mamelouks de l’évêque d’assez nombreux renseignements. On savait que des grands efforts étaient faits de ce côté pour amener une lutte et provoquer des divisions. L’irritation, l’indignation pétillait sur les lèvres des membres du comité, comme les feux de file sur un champ de bataille. C’est monstrueux ! C’est abominable ! Le rôle que joue l’évêque2 est odieux ! Les plus enflammés, je n’ai pas besoin de vous le dire, étaient ceux qui la veillent ou l’avant-veille parlaient de ménagements, d’égards, de respect pour son caractère sacré et demandaient qu’une délégation du comité allât lui présenter la liste. La Bourdonnaye3, entre autres, se distinguer par l’énergie de ses reniements, et, dépassant Saint-Pierre, il a bien répété dix fois au moins dans la journée : je ne connais plus cet homme ! Quoique malade et attristé par tant de soucis, je m’amusais prodigieusement. Je pensais à ces reproches de passion, d’exagération, d’animosité aveugle sans cesse dirigés contre vous et contre moi ; j’admirais les effets de lumière produits par le choc des intérêts personnels et des amour-propre blessés, puis je me disais, en forme de conclusion, que ces nouveaux convertis, bien loin de rendre justice à notre clairvoyance continueraient quand même de croire à la supériorité de leur prudence, de leur sagesse et de leur habileté.

Voilà midi ; nous partons pour la salle Chauveau4. En général le sentiment est que nous l’emporterons. Toutefois il se mêle un peu d’inquiétude. Il ne suffit pas d’avoir la majorité, il faudrait une grosse majorité, écrasante, indiscutable. Or, l’évêque est évidemment dans la coulisse. Il tient tous les fils de l’intrigue. Il a tout préparé avec ses deux ministres ordinaires : l’orgueil et la haine. On ajoute même que sa partie liée avec le gouvernement républicain, et on n’en donne pour preuve la conclusion favorable et récente de deux ou trois affaires qui, lui tenant fort à cœur, restaient néanmoins en suspens. L’extrême-droite d’ailleurs a battu le rappel et réuni toutes ses forces. Sur la route nous rencontrons successivement MM. Baron5 (de Cholet) ; de Farcy6, Mauvif de Montergon7, Cassin de la Loge8, de La Salmonière9 ; un jeune de Pontbriand10. Hervé Bazin11, Joseph de Senot12, Reynold de la Frégeolière13 etc etc. le dessus du panier, la fine fleur de la coterie.

Nous entrons dans la salle. Le général d’Andigné14 occupe le fauteuil de la présidence, ayant pour assesseur Le Guay15 et Blavier16. On estime qu’il doit y avoir de quatre à 500 personnes. Il ne faut pas se plaindre. C’est beaucoup par la chaleur qu’il fait et à l’époque des foins. Le président se lève. Il commence par lire un papier contenant des explications sur l’objet de la réunion, puis, à la surprise de l’assistance, un peu sceptique à l’endroit de son mérite oratoire, il débite, dans les meilleurs termes, un excellent discours sur la situation générale, et se rassied au milieu d’applaudissements unanimes. Quelqu’un demande-t-il la parole ? À cette invitation du président, on voit au bout de la salle surgir un petit monsieur maigre, fluet, mal, visiblement troublée, et dont chacun demande le nom. C’est Monsieur Baron (de Cholet). Il vient se placer près de l’estrade. Le pauvre homme, que je plains sincèrement, pas un juste retour sur moi-même, ne parle pas, il patauge, « vous avait dit-il deux arrondissements catholiques et royalistes, ceux de Cholet17 et de Segré. Avec vous obtenez de fortes majorités, c’est eux qui peuvent assurer le succès de votre liste, et pour les récompenser de l’appui qu’ils vous apportent, vous leur refusez un candidat catholique ». là-dessus explosion de délégations, de cris, de huées. L’orateur s’embrouille de plus en plus, et prend le meilleur parti, celui de regagner sa chaise. Ambroise Joubert lui succède. Ce n’est pas une parole élégante, mais ferme, animée, énergique, qui empoigne vraiment l’assemblée. Il démontre l’injustice du reproche de M. Baron., « Comment pouvez-vous dire que les catholiques et les royalistes d’une certaine nuance qui est la vôtre, ne sont pas représentés dans notre liste ! Est-ce que Messieurs de la Bourdonnaye18 et de Terves19 ne faisaient pas partie de l’ancien comité de l’Étoile ? Est-ce que l’initiative de la candidature à la députation de M. de la Bourdonnaye n’a pas été prise par l’Anjou ? Est-ce que nous avons hésité néanmoins à la soutenir ? Sans doute nous n’avons pas été les premiers à poser cette candidature. Mais pourquoi ? Parce que monsieur de Civrac20 venait de mourir, parce que ses obsèques n’étaient pas achevées parce qu’il nous semblait convenable d’attendre que ses cendres fussent refroidies » bravo ! Bravo ! Et de fait tout cela était fort bien dit, avec accompagnement de coups de poing sur la table qui n’en gâtaient nullement.

Je vous présente maintenant M. Mauvif de Montergon. Voix forte, beaucoup d’assurances, moins de talent que la science. J’ai entendu dire à quelques-uns des nôtres, qu’ils s’étaient montrés habiles et spirituels. Dans croyais rien. Il a repris et développé plus clairement la thèse de Monsieur Baron, et mis les pieds dans le plat en désignant Hervé Bazin comme le candidat de cœur de son groupe, voilà tout, je lui reconnais cependant un mérite, il a été bref.

Enfin, voici Charles de Quatrebarbes21. Il s’avance, il se pose, il se mire, il porte haut la tête, Il promène superbement ses regards sur l’assemblée, il est majestueux, il est beau, il a conscience de sa valeur. Messieurs ! Rien ne peut rendre la solennité de ce simple mot : Messieurs ! Je dis tout bas à mes voisins : « Dieu soit loué, nous avons gagné la partie ». En effet au bout de cinq minutes, le grand orateur réussissait à exaspérer littéralement l’assistance. Acceptant cinq noms de notre liste, il en repousse trois : Merlet22, Berger23 et Chevalier24, comme bonapartistes. Sur quoi Merlet l’interrompt : « Vous vous trompez, Monsieur, je proteste contre vos affirmations, je ne suis pas bonapartiste ». je suis heureux, reprend Quatrebarbes, d’entendre M. Merlet déclarer qu’il n’est pas bonapartiste et je serais plus heureux encore si MM. Berger et Chevalier tenaient le même langage. Quand on veut comme moi la monarchie, la monarchie chrétienne, est-il possible, Messieurs de voter pour des candidats qui, pour des candidats que etc etc « 

Sur ces mots éclate une effroyable tempête. Roger de Terves25, assis près de moi, se lève furieux et crie à Quatrebarbes26 : « Mon cousin, si votre oncle, le comte Théodore de Quatrebarbes vous entendait parler ainsi, il en serait indigné ! » Et comme Charles de Quatrebarbes avait au cours de sa philippique exalté le courage des zouaves pontificaux, Roger a ajouté : « Vous avez vanté le dévouement et la bravoure des zouaves pontificaux, c’est fort bien, mais où étiez-vous lorsqu’ils exposaient leur vie ? Moi, j’étais près de votre oncle, j’étais à votre place, car c’était à vous d’y être ». à partir de ce moment l’orateur essaie en vain de reprendre le fil de son discours. De tous côtés on l’interpellent, on l’apostrophe, on le conspue. Il se retire, mais avec fierté, en se comparant je suppose, au juste d’Horace.

Nous poussons alors M. Gain27 à la tribune. Quel charmant talent ! Quelle finesse. Quelle grâce ! C’est exquis. Glissez, mortels, n’appuyez pas. Il aborde tout, il touche-à-tout, il dit tout, avec les tours les plus délicats, avec la mesure la plus parfaite, avec un charme d’expressions qui guérit aussitôt les blessures qu’il peut faire.

Hervé Bazin, non pas nommé, mais désigné par une allusion de M. Gain, croit devoir, pour son malheur, prendre la parole à son tour. Hélas ! Hélas ! Trois fois hélas ! Non la fortune ne sourit pas toujours aux audacieux, car il n’est pas possible de montrer plus d’audace qu’il en a montré, et de subir un échec plus navrant que celui qu’il a subi. On criait dans la salle : c’est un suicide ! Il est mort ! N’en parlons plus ! Aucune habileté, aucune dignité, aucune ombre même de talent. » Messieurs, ma candidature est portée par mes amis, et mon devoir est de la maintenir. Notre concours est à ce prix, ne nous poussez pas à ce que j’appellerai la politique du désespoir ». Une clameur formidable accueille cette dernière phrase, et de plus belle on répète : c’est un suicide ! Il est mort ! Un de nos amis ayant rencontré le matin Albert Lemarchand28, lui avait dit : « Hervé Bazin ferait mieux de ne pas venir à la séance » vous avez raison, a répliqué Lemarchand, mais il n’est pas libre ! » Marche marche bête de somme ou je te retire ton pain. Quel misérable que se maire mitré !

Il ne restait plus qu’à procéder au vote, et deux chiffres suffisent pour en préciser la signification. Hervé Bazin sur qui se porte tout l’effort de la coalition épiscopale, obtient 72 voix, Chevalier, arrivant le dernier sur notre liste en réunit 304.

Je suis, cher ami, au bout de mon rouleau et aussi au bout de mes forces. Ce petit procès-verbal qui fera double emploi avec celui que vous avez demandé à André Joubert29, vous intéressera néanmoins, je l’espère, si la mérite, c’est certainement, saufs quelques oublis ou missions, celui d’une parfaite exactitude. J’aurais voulu vous entretenir aussi de la triste question de l’Union de l’Ouest. Ce sera pour un autre jour. Je ne veux point vous gâter le récit de cette très curieuse et très importante journée, par d’ennuyeuses redites sur mes inquiétudes et mes chagrins.

Mille tendresses

1Ambroise Jules Joubert-Bonnaire (1829-1890), industriel-négociant et homme politique. Élu député de Maine-et-Loire le 8 février 1871. Il s'inscrivit au Centre-Droit et siégea parmi les monarchistes.

3De La Bourdonnaye, Marie Ferdinand Raoul (1837-1911) était alors député (Union des droites) du Maine-et-Loire, élu à l'occasion d'une élection partielle, le 6 avril 1884. Fidèle au comte de Chambord, il sera constamment réélu par le Maine-et-Loire jusqu'en 1906.

4Salle Sébastien Chauveau, à Blaison-Gohier (Maine-et-Loire).

5Baron, Jules (1855-1919, propriétaire foncier, conseiller d'arrondissement de 1880 à 1889, puis conseiller général du canton de Cholet de 1889 à 1905. Conseiller municipal de Cholet en 1888, il sera maire de 1893 à 1894 et de 1896 à 1900. Député de Maine-et-Loire de 1896 à 1903, il siégera à droite.

6Farcy, Louis (1841-1921), historien.

7Mauvif de Montergon, Adolphe (1844-1917), grand propriétaire à Brain-sur-Longuenée, en Maine-et-Loire.

8Ferdinand Cassin de La Loge (1831-1915), grand propriétaire à Feneu, en Maine-et-Loire.

9La Salmonière, Henri Marie Goguet de (1841-?), officier d'ordonnance du Colonel des Zouaves Pontificaux, chevalier de Pie IX et de St-Grégoire-le-Grand. Marié depuis 1868 avec Marie Caroline Bourgevin de Vialard de Moligny (1846-?).

10Pontbriand Fernand Marie René du Breil (1848-1916).

11Bazin, Ferdinand Jacques Hervé (1846-1889), né Ferdinand-Jacques Hervé, il avait ajouté à son nom celui de son épouse Marie Claire Bazin. Il était le grand-père de l'écrivain Hervé Bazin (1911-1996).

12De La Londe, Joseph (1825-1897), propriétaire à Brain-sur-l'Authion (Maine-et-Loire).

13Reynold Bernard de La Frégeolière (1846-1921), officier de marine, propriétaire à Dissé-sous-le Lude (Maine-et-Loire).

14Andigné Henri Marie Léon d', marquis (1821-1895), militaire et homme politique. Pair de France en 1847, général de brigade en 1875, il était entré en politique en se faisant élire en 1876 au Sénat, comme candidat conservateur par le Maine-et-Loire. Il sera constamment réélu dans la chambre haute où il siégera jusqu'à son décès.

15Le Guay, Albert Léon (1827-1891), homme politique. Nommé préfet du Maine-et-Loire le 28 mars 1871, il avait été élu sénateur le 30 janvier 1876. Il conservera son siège jusqu'à son décès.

16Blavier, Édouard (1802-1887), ingénieur des mines, directeur des mines de Montjean, en Maine-et-Loire de 1826 à 1829. L'un de ses fils, Aimé-Étienne (1827-1896), ingénieur des mines, fut maire d'Angers de 1874 à 1876 et sénateur du Maine-et-Loire du 24 janvier 1885 à sa mort.

17Ville du Maine-et-Loire.

18De La Bourdonnaye, Marie Ferdinand Raoul (1837-1911) était alors député (Union des droites) du Maine-et-Loire, élu à l'occasion d'une élection partielle, le 6 avril 1884. Fidèle au comte de Chambord, il sera constamment réélu par le Maine-et-Loire jusqu'en 1906.

19Terves Roger Marie Joseph de (1838-1916), propriétaire foncier du Maine-et-Loire, il sera conseiller général du canton des Ponts-de-Cé de 1905 à 1913.

20Civrac Marie Henri Louis Durfort de (1812-1884), homme politique. Grand propriétaire foncier du Maine-et-Loire, il fut élu député de la 2ème circonscription de Cholet dès 1852 et ne cessa de la représenter jusqu'à sa mort, siégeant avec les légitimistes puis l'Union des Droites.

21Quatrebarbes, Charles de (1824-1893), légitimiste ardent.

22Merlet, Jules Marie (1830-1921), ol avait été conseiller de préfecture sous l'Empire puis préfet du Maine-et-Loire après l'arrivée au pouvoir du duc de Broglie, du 21 juin 1873 au 22 juin 1876.

23Berger, François Eugène (1829-1903), homme politique. Attaché au ministère de l'Intérieur, il entra au Conseil de préfecture des Basses-Alpes, puis du Loiret et revient au Ministère de l’Intérieur comme sous-chef du cabinet du ministre puis chef du bureau du personnel en 1860. Candidat officiel, il est élu député du Maine-et-Loire (circonscription de Segré-Baugé) en 1866 et réélu en 1869. Membre du Conseil général du Maine-et-Loire sous l'Empire; réélu en 1873. Son père occupa longtemps le poste de secrétaire général de la préfecture de Maine-et-Loire.

24Chevalier, Ernest Armand (1820-1887), homme politique. Appelé en 1867 au poste de procureur général à la Cour impériale d'Angers, il avait été révoqué au lendemain de la chute de l'Empire.

25Roger de Terves (1838-1916), propriétaire foncier du Maine-et-Loire, il sera conseiller général du canton des Ponts-de-Cé de 1905 à 1913.

26Quatrebarbes, Charles Philippe Jean de (1824-1893) demeurant au château des Rochs, à Morannes (Maine-et-Loire).

27Louis Gain (1841-1906), avocat, bâtonnier du barreau d'Angers et conseiller municipal de cette ville, il était le fils de Louis Gain, un légitimiste influent sous la Monarchie de Juillet.

28Lemarchand, Albert (1819-1889), historien.

29Joubert André (1847-1891), collaborateur du Correspondant de 1869 à 1880 et de plusieurs revues d'Anjou.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «13 juillet 1885», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, 1885,mis à jour le : 17/12/2021