CECI n'est pas EXECUTE 10 novembre 1845

Année 1845 |

10 novembre 1845

Louis de Levoyer à Alfred de Falloux

Combrée1, 10 novembre 1845

Monsieur le vicomte,

J’ai enfin achevé de lire le travail que vous avez bien voulu me confier. Pardon mille fois, pour avoir été si lambin mais vraiment je crois qu’ici vous vous êtes étudiés à mal peindre. Ordinairement vous êtes pour moi plus facile à lire.

Monsieur l’abbé Morel vous a jugé, Monsieur le vicomte, avec une franchise qui vous fait honneur à tous les deux. Vous voulez, je crois, que j’en fasse autant, et à vrai dire vis-à-vis de vous et de votre humanité, je ne craindrais point Martin Bâton, comme l’âne de la fable eût du faire vis-à-vis de son trop impitoyable maître. Mais je ne le devrais peut-être pas oublier que jamais un lourdeau, quoiqu’il fasse ne saurait passer pour galant, à moins donc, peut-être, qu’il ne donne un coup de pied au lieu de s’ingérer à faire des caresses.

Je dirais donc premièrement que les annotations de l’abbé Morel m’ont paru très justes. J’avais eu l’idée d’écrire, moi-même à la marge mes propres réflexions. J’ai quitté ce dessin jugeant que je me ferais mieux comprendre en donnant à mes observations une autre place et une autre forme.

il me semble qu’il y a peu de parties attirées en faveur de la non tolérance, de ce que le christianisme commande la pénitence et les austérités corporelles, parce que ce précepte qui n’en est un qu’aux yeux du fidèle reconnaissant l’autorité d’où il émane, ne peut être accompli dans chaque individu qu’en ce qui le regarde personnellement.

Je me bornerai donc à ce débat, à demander à M. Nettement, qui sans doute est trop bon catholique pour ne pas approuver ce que l’Église approuve, si en effet il oserait bien, affirmer que l’Église n’a nullement donné son approbation aux moyens coercitifs pris contre les dissidents.

Je crains que Monsieur de Falloux après avoir fait au pouvoir religieux un rôle immense dans le gouvernement même de la société temporelle, ne semble chanter un peu palinodie quand il représente ensuite l’Église se contentant de juger sur les crimes déférés à ces tribunaux, et disant pour le reste au magistrat séculier : faites comme vous entendrez devoir faire pour la sécurité de votre état offrant l’Inquisition à des nations qui n’en veulent point et ne trouvant pas grand-chose à redire à leur refus.

Pour moi, quand même je me placerai au point de vue du Gallicanisme, je verrai toujours dans le prince séculier ce que les saints docteurs appelaient l’évêque du dehors, c’est-à-dire, apparemment, l’homme chargé de pourvoir par les moyens qui dépendraient de lui, à ce que Dieu ne soit pas outragé et à ce que les sujets aient toute facilité de parvenir à leur fin qui est Dieu, d’autant mieux que si Dieu est outragé, et si les peuples manquent de cette facilité, l’ordre social en est troublé. Ce principe est évident et d’une application universelle, et même encore aujourd’hui malgré l’indifférence religieuse de notre législation, nous avons quelques lois contre les attentats religieux. Toutefois ces lois sont en petit nombre parce qu’il y a peu de points religieux dont on convienne, ou dont on soit sensé convenir. Mais supposons une nation toute chrétienne et catholique, une société où tout le détail de l’enseignement catholique soit admis (ce qui peut et devrait être) comme tout aussi incontestable que la morale sur l’adultère, le pouvoir civil ne pourrait-il et ne devrait-il pas alors réprimer et punir tout enseignement anti catholique comme il pourrait et devrait punir tout enseignement immoral, tel paraît être l’opinion de Bossuet lui-même, et l’Église n’aurait-elle pas le droit, par la mission divine et spirituelle de rappeler d’intimer de la part de Dieu ce devoir aux princes ? Ces questions posées ici trop crûment, je l’avoue, peuvent paraître étranges à une époque où le pouvoir civil, tout en s’opposant sans cesse à l’action de l’Église

(il est facile de démontrer comment oser d’un État ou ses conditions existent tout enseignement anti catholique est un outrage notoire envers Dieu et <mot ill isible> à la facilité des fidèles pour arriver à leur fin. La morale et la loi de Dieu sont-elles moins sacrés que notre charte ?)

se rengorge en disant d’un autre côté qu’il n’a à s’occuper que des chemins vicinaux et de grande communication. Cependant ces questions sont sérieuses. Cet athéisme de la loi est l’effet d’une profonde misère c’est-à-dire de l’incrédulité, et voilà pourquoi Monsieur de Falloux, malgré les réserves, me semble encore faire trop de concessions aux hommes du jour relativement à ce qu’ils croient trouver de bon dans la liberté presque illimitée de la presse et dans l’invention de l’imprimerie. L’histoire démontre assez ce me semble que dans l’essor de leur premier développement, ces moyens n’ont enfanté que des maux, qu’aujourd’hui on s’en serve en vue du bien et que par eux on en obtiennent, ceci prouvera que, encore une fois, et providentiellement l’iniquité se sera menti à elle-même. Je doute d’ailleurs que ces moyens nouveaux, remplacent par eux-mêmes les moyens du passé et qu’à l’époque où tout le monde croyait, l’imprimerie avec la liberté de la presse eut remplacé l’Inquisition (ce tribunal a duré jusqu’à nos jours en Italie et en Espagne en face de l’imprimerie). Mais je crois, comme M. de F. que si nos frères les philosophes ne veulent pas se convertir, ils n’ont point de raison pour craindre que la Sainte inquisition deviennent à s’établir en France.

J’ai trouvé Monsieur de Falloux un peu obscur et diffus à l’endroit où il explique les changements de conduite de l’Église. Ces mots conséquences du dogme sont ici peu clairs. Il suffirait de faire bien entendre que l’Église peut et doit varier dans sa discipline quant à l’enseignement du dogme, elle insistera plus ou moins fortement sur certains points suivant l’exigence des circonstances et (Je ne veux cependant pas dire que l’imprimerie, soit par elle-même, une conséquence du mal, ni une tendance au mal) je n’exclurais même pas du nombre de ces circonstances les préjugés, les passions d’une époque, la mollesse des hommes.

Vous trouverez peut-être étonnant, Monsieur le vicomte, que j’aille chercher matière à mes objection dans des idées que vous pouvez avoir eu intention de développer dans votre travail. Si cela est, je ne trouverais un peu à redire qu’à ce mélange de ménagement et de concession, dont il résulte pour moi quelque obscurité.

J’avais mis d’abord des croix à certains passages que je me proposais d’annoter. Je crois que la plupart de ces signes n’indiquaient que quelques légères incertitudes comme par exemple quand vous dites que l’église reçoit le secours de l’inspiration. L’Église n’est point inspirée, elle est simplement assistée de l’Esprit Saint dans la conversation du dépôt divin.

J’espère, Monsieur le Vicomte, que voilà assez de critiques. J’aurais été encore bien plus long sur l’éloge, si en ce point j’eusse prétendu être complet et ne point vous agacer les nerfs. Si j’avais votre plume, votre temps et votre cœur, je livrerai avec plaisir à des travaux comme celui qui nous occupe ici, et dans lequel il ne faut en général ce me semble, qu’un peu plus de précision pour qu’il soit excellent et propre à avancer la réconciliation si désirable entre le passé et le présent.

Soyez donc assez bon pour me faire savoir quand vous comptez revenir d’Angers, et vers quelle époque pourra avoir lieu notre séance préparatoire.

Recevez, en attendant, Monsieur le vicomte, les sentiments respectueux de votre très humble et très obéissant serviteur.

L. Levoyer P. sup

 

1Commune du Maine-et-Loire.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «10 novembre 1845», correspondance-falloux [En ligne], Monarchie de Juillet, Années 1837-1848, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES, Année 1845,mis à jour le : 30/05/2022