CECI n'est pas EXECUTE 18 novembre 1885

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18 novembre 1885

Alfred de Falloux à Armand de Mackau

Angers, mercredi 18 novembre 1885

Mon cher Armand,

Je crois que la nature ne m'avait pas fait plus féroce que toi mais l'expérience m'a rendu beaucoup plus difficile et je crains beaucoup qu'avec les illusions auxquelles quelques uns d'entre vous s'associent M. de Mun ne recommence bientôt l'algarade qu'il vient de faire. Sa lettre trahit d'un bout à l'autre son incorrigible personnalité et après le remerciement qu'il mérite et que personne de nous ne pouvait lui refuser vous deviez une leçon dont il se souvint pour l'avenir...Le procédé de M. de Mun envers M. Chesnelong, envers M. Keller et envers M. de Mackau est inqualifiable. Toute la lettre dont tu as eu la bonté de m'envoyer la copie serait pleine d'impertinence si elle n'était avant tout pleine de naïveté et d'illusions. On m'a raconté il y a assez longtemps qu'à la suite d'une longue discussion avec M. Chesnelong, A. de Mun avait fini par dire : « Soyez tranquille Mr, nous finirons par nous retrouver sur le même terrain » et M. Chesnelong répliqua : « Je n'en doute pas Mr mais sur le terrain que vous aurez ravagé ». L'avenir n'a pas donné tort à M. Chesnelong et j'ai bien peur que l'avenir ne me donne pas tort à moi-même dans mon inquiétude. Mr de Mun a deux grands torts et dont il ne peut se repentir ni se corriger, car il ne s'en doute pas : 1° il donne aux ennemis tous les prétextes dont ils peuvent avoir besoin pour faire le mal ; 2° il s'obstine à jouer un rôle qui ne lui appartient pas et dont il n'a pas les qualités élémentaires. Donner des prétextes est en politique le plus grand service que l'on puisse rendre à ses adversaires. Ta lettre essaie de lui démontrer, mon cher Armand, en termes très clairs et qui auraient dû faire impression sur lui, mais ils sont trop doux et dans son infatuation M. de Mun n'en prendra que les compliments. Tu lui parles de sa générosité, c'est le tromper bout pour bout. M. de Mun a la nature la moins généreuse que je connaisse. Sa nature est toute faite de calcul et de prétention et c'est ici que j'arrive à son second et incorrigible défaut. Il veut à tout prix jouer un rôle de chef, rôle qui ne lui appartient pas et pour lequel il n'a pas du tout été créé. Il a de très brillantes et incontestables qualités d'orateur soldat. Hors de là, il est l'inexpérience et l'incapacité même. C'est selon moi ce qui faut lui apprendre à tout prix dut-on pour cela aller jusqu'à la rudesse même et sans cela toute la droite pourra se réveiller chaque matin avec une incartade nouvelle qui la compromettra quoi qu'elle fasse, qui fera toujours dire que M. de Mun est plus sincère que ses amis mais non plus coupable qu'il révèle imprudemment leur pensée mais que c'est bien leur pensée qu'il révèle et que c'est par celui-là surtout qu'il faut juger de tous les autres. C'est ce qui vous arrive aujourd'hui, c'est ce qui vous arrivera encore demain si vous n'y mettez pas bon ordre par avance et si vous ne vous séparez pas une fois pour toute de ce personnage turbulent en le faisant bon gré mal gré rentrer dans son rang et à sa place. M de Mun veut bon gré mal gré être le premier partout et agir en conséquence. En réalité, il ne sera le premier ni dans le passé ni dans le présent. Il est un continuateur et comme le lui a si bien dit M. Chesnelong, un ravageur. Dans le parti catholique, il n'est que le continuateur de M. de Montalembert et dans le dévouement aux ouvriers dont je lui tiens néanmoins un grand compte, le continuateur de M. de Melun et de M. Cochin qui avaient fondé les cercles ouvriers avant lui et beaucoup mieux que lui, car M. de Mun a pris soin de compromettre leur œuvre en y mêlant la politique et le bruit, de la façon la plus fâcheuse sous l'étendard avoué et déployé de la contre-révolution. Il y a à cet égard des discours de lui, notamment à Reims qui sont déplorables qui ont paralysé son œuvre chez les patrons comme chez les ouvriers et qui la paralyseront encore longtemps.

Pardonne-moi ma franchise, mon cher Armand, j'ai voulu répondre à ton ouverture avec une entière sincérité en harmonie avec ton strict devoir selon moi dans cette occasion. Ta lettre est aussi habile qu'elle pouvait l'être, ton système étant donné, mais ton système repose à mon sens sur une erreur ; tu pars de là que M. de Mun est entièrement et noblement dévoué aux intérêts qu'il sert. Je pars de là que M. de Mun est très égoïstement et très personnellement dévoué aux idées et aux hommes dont il se sert. Dieu veuille que l'avenir me donne tort et me montre aussi injuste envers M. de Mun, qu'à certains égards j'aime beaucoup, que je suis envers toi mon cher Armand reconnaissant, dévoué et ami.

Alfred

*Archives nationales, Fonds Mackau AP156(I)/278


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «18 novembre 1885», correspondance-falloux [En ligne], Troisième République, 1885, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 07/04/2013