CECI n'est pas EXECUTE 18 octobre 1865

Année 1865 |

18 octobre 1865

Théophile Foisset à Alfred de Falloux

Bligny-sous-Beaune1, 18 octobre 1865 (confidentiel2)

Monsieur,
J'ai vu naître le Correspondant ; je lui suis resté fidèle dans toutes ses péripéties ; permettez-moi de vous en parler à cœur ouvert dans un moment où il ne tient qu'à vous d'avoir sur son avenir une action prépondérante et décisive. Ce n'est point au Conseil, c'est à Monsieur le comte de Falloux que j'écris, et je lui demande le secret.

Nous sommes sous le coup de l'Encyclique3. Ceux d'entre nous qui ne l'ont pas acceptée ne refusent pas d'écrire dans le recueil, mais ils persistent à en décliner la direction. Cette direction vous est échue. Comme vous ne pouviez être à Paris, j'avais cru que vous l'exerceriez par le prince Galitzin4. On m'assure que M. Lavedan ne l'entend pas de la sorte, qu'il n'accepte pas le prince comme son supérieur. Les choses étant ainsi, il est clair que la marche du Correspondant est sans cesse entravée. Si M. Lavedan persiste, évidemment il y a lieu d'opiner entre le prince et lui.  Or, si la question se posait ainsi, j'avoue que je n'opterais point pour M. Lavedan. Ses services sont réels ; il a de l'activité et du savoir-faire ; mais ses prétentions ne sont vraiment pas justifiées. Il n'est pas même à proprement parler un écrivain politique; c'est un simple journaliste faisant avec facilité de la polémique courante, analogue à celle des correspondances St. Chéron5 et Clairbois6. Cela est très loin de M. de Gaillard7, qui a certes sa physionomie propre. Et, quoiqu'il en soit, M. Lavedan, qui n'a jamais rien publié en littérature, en histoire, en philosophie, dédaigne le titre de secrétaire de la rédaction ; il ne le prend jamais. Il dédaigne la correction des épreuves, il entend être le maître, sous la suzeraineté nominale du Conseil. A quel titre le serait-il ? Qu'on me le dise. Le prince lui est supérieur non seulement par la situation sociale, mais pour toutes les garanties morales possibles. D'ailleurs, le prince vous représente et cela tranche la question.

Quand M. Lavedan à été choisi, il a su parfaitement qu'il était aux ordres du Conseil. Il recevait sans difficulté les inspirations de M. de Broglie. Pourquoi ne recevrait-il pas les vôtres ? Pourquoi s'indignerait il qu'elles lui fussent transmises par le prince Galitzin ? M. Lavedan est-il donc un du grand seigneur ? La susceptibilité ne saurait faire loi pour nous.

Je souhaite qu'il reste avec nous. Mais, s'il se rend impossible, est-il donc si remarquable qu'on ne puisse parvenir à le remplacer ? Je n'ai point de candidat à proposer ; mais je ne crois pas que M. de Gaillard répugne à reprendre dans le Correspondant l'appréciation des "Événements du mois".
Ce qui est urgent, c'est que les tiraillements intérieurs cessent et que le Correspondant soit dirigé. Puisque ceux qui étaient au gouvernail s'abstiennent désormais, vous, seul, Monsieur, avez l'autorité morale désirable pour exercer une direction efficace. Si votre santé s'opposait absolument à ce que vous donnassiez tous les mois les mots d'ordre, je ne vois que M. Melchior de Vogüé qui, par sa proximité de Paris, puisse intervenir toute l'année dans la direction, non pas certes avec la même sûreté de vue, mais avec une certaine suite.  

L'évacuation des états romains, va créer au pape (et par conséquent aux catholiques) une situation plus délicate que jamais. Conseillez nous, Monsieur, dirigez nous. Quand la convention du 15 septembre a paru, c'est vous qui avez jeté le cri d'alarme8. Maintenant qu'elle est en voie d'exécution, c'est à vous de dire aux catholiques ce qu'ils ont à faire.

A vous profondément.

Foisset

Notes

1Commune de Côte d'Or où réside Théophile Foisset.
2Cette requête de confidentialité de Foisset a trait essentiellement au conflit entre le prince Galitzin et Léon Lavedan. Dans cette affaire, Falloux apportera un soutien indéfectible à Lavedan.
3L'Encyclique Quanta Cura qui venait d'être publiée fut ressentie comme un cinglant démenti du catholicisme libéral.
4L'arrivée du prince A. Galitzin au sein du conseil du Correspondant s'était traduit par un conflit ouvert entre celui-ci et Lavedan. Montalembert comme Falloux s'empressèrent de l'atténuer. Mais cette mésentente se solda par le départ d'Augutin Galitzin après la nouvelle réorganisation du Correspondant qui intervint en mars 1868 lorsque la revue dont la direction fut confiée à L. de Gaillard commença à publier deux numéros par mois, le 10 et le 25.
5Saint-Chéron Alexandre Guyard de (1808-1892), avocat et journaliste. Saint-Simonien, il fut rédacteur au Journal des Débats avant de se convertir au catholicisme. Devenu après la révolution de 1848 un ardent partisan du comte de Chambord, il créa La Correspondance Saint-Chéron, qui jouait le rôle d'agence de presse légitimiste et de feuille interne du parti. Il fut aussi collaborateur de plusieurs journaux, notamment de la Gazette du Midi, du Journal de Rennes, de L'espérance du Peuple (Nantes), de Foi bretonne (Saint-Brieuc) et de la Chronique de l'Ouest (Le Mans).
6Finance de Clairbois, journaliste, il collabore à La Correspondance Saint-Chéron.
7Gaillard Léopold de (1820-1893), juriste, journaliste et homme politique. Après des études de droit, il devint avocat au barreau de Toulouse où il collabora également à la Gazette du Languedoc. Puis, il fonda La Liberté (organe monarchiste) à Avignon après 1848. Venu à Paris après 1851, il devint rédacteur de L’Assemblée nationale puis à Lyon à la Gazette de Lyon avant de collaborer au Correspondant et d'en devenir, à la fin du Second Empire, le rédacteur en chef. Après 1870, il fut nommé conseiller d’État (1872), puis membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, mais en 1879, suite à la démission de Mac Mahon, il se retira dans la vie privée au château de Bellevue, près de Bollène.
8Cette convention signée le 15 septembre 1864 entre la France et le Piémont établissait que les troupes françaises envoyées à Rome en 1849 pour protéger le pape contre l'invasion nationaliste équivalait pour les catholiques à la chute du pouvoir temporel, à l'abandon de Rome aux convoitises du Piémont. Falloux avait vivement réagi en publiant dans le Correspondant un article virulent contre cette convention (« La Convention du 15 septembre », Le Correspondant, 25 octobre 1864).

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «18 octobre 1865», correspondance-falloux [En ligne], Second Empire, Année 1852-1870, Année 1865, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES,mis à jour le : 08/04/2013