CECI n'est pas EXECUTE 10 novembre 1838

Année 1838 |

10 novembre 1838

Paris, le 10 novembre 1838

Connaissez-vous Monsieur de Vaublanc1, l’ancien ministre de Louis XVIII ? Un jour on lui prouva qu’il avait fait une grande sottise administrative ; il en convainc avec candeur, et puis avec plus de candeur encore il s’écria : et bien malgré cela trouvez en un qui vaille mieux que moi. Je ne suis pas ministre d’un roi, je suis votre ami, ce qui est plus doux ; mais ce qui est abominable c’est d’avoir par un long silence commis à votre égard le crime de lèse amitié : et bien, malgré cela, trouvez en un qui vous aime autant que moi. Voilà mon cher Alfred où je voulais en venir. Voilà une vérité qu’il faut inscrire dans votre cœur afin que j’y trouve mon pardon. Je pourrais bien me justifier à vos yeux, je le sais mais ce serait en accusant Dieu qui m’a fait momie, mais ce serait blasphémé et je renonce à me tirer d’affaire à pareil prix. Il est pourtant vrai, mon enfant, que je n’en puis plus, que mes cent mille infirmités me jettent dans un état de nullité tout à fait déplorable. Je veux écrire, point d’idées ni de mots. Je veux agir, point de jambes ni de bras. Je ressemble à ces généraux que leurs troupes abandonnent. Comment faire ? Battre en retraite, se réfugier à l’hospice des Invalides et dormir ; encore si c’était sur ses lauriers ! Mais je n’ai pas l’honneur d’occuper un si beau lit. Pour vous, qui ne dormez pas, qui n’êtes pas invalide, qui restez sur le champ de bataille et le parcourez en vainqueur, dites-moi donc vos dernières conquêtes, parlez-moi donc de votre gloire nouvelle. Mais votre champ de bataille, quel est-il ? Est-ce Maine-et-Loire ? Est-ce Rome ? ? faites-vous vos vendanges avec les vendéens, ces géants de l’histoire et ces amis de la vigne ? Servez-vous la messe de votre frère le camérier2 dans la chapelle Sixtine ? Rassemblez-vous vos souvenirs au coin de votre feu ou courez vous en chercher d’autres à travers champs ? Ma lunette a beau se braquer de votre côté , elle ne distingue rien, c’est-à-dire qu’elle ne me fait rien distinguer. Aussi je m’attriste de voir que je ne vous vois pas. Mon Dieu, qu’il y a de désapprobation sur la terre ! Nous sommes tous des Colin-Maillard, courant les uns après les autres, nous attrapant par hasard et nous reperdant le moment d’après. En jouant ce pauvre jeu, où allons-nous ? Hélas nous le savons. Ah mon ami la vie est une épreuve, je le vois plus que jamais ; mais qu’elle est longue et qu’elle est triste cette épreuve qu’il faut subir ! Providence, providence ! mais motus ; ne murmurons pas.

Des nouvelles ! Vous m’en demandez à moi rocher, à moi chartreux, à moi qui n’ai plus ni porte ni fenêtre ouverte sur le monde. Ah, mon cher frère, si vous voulez savoir ce qui se passe dans ma cellule, vous n’avez qu’à parler, je suis votre homme ; mais au-delà de mes quatre murailles y a-t-il quelque chose ? Nescio Vos3. Il m’arrive bien de temps en temps quelques petits bruits qui m’annoncent qu’on s’agite encore dans la fourmilière que j’ai quittée. Par exemple, voilà le duc de la Trémoille4 avec un enfant de plus c’est un fils ; voilà le marquis de Talaru5 avec une femme de moins et c’est un ange. On se réjouit d’un côté, on pleure de l’autre ; ici on entonne le Te Deum, là on lamente le De profundis. Quel sujet de réflexion ! Par exemple encore, votre amie de Mme Goyon6 accouche de je-ne-sais-quoi tandis que son père7 avorte d’un ministère ; elle augmente la population de Paris, il se fait siffler par celle de l’Espagne. Contraste toujours contraste. On dit que les deux belles-filles de Mme de Chastellux8 vont imiter l’exemple de Mme de la Trémoille9 et de Mme de Goyon. Tous ces bourdonnements ont frappé mon oreille et je vous en compte pour vous obéir. Du reste, je ne réponds de rien ; il se peut que personne ne soit au travail ni accouché ni mort. Ce que je certifie, c’est l’état de santé de Monsieur le Chancelier10 dont vous me parlez avec tant d’intérêt, c’est la demi-résurrection de MmeSwetchine qui a plus de vie qu’un siècle entier et plus de pensées que tout un monde, c’est la continuation de la gastrite du pauvre monsieur de Vimeux11 qui a plus besoin d’une infirmerie que de votre Château ; c’est enfin ma déchéance physique, morale, littéraire et politique, laquelle me rend incapable de tout, excepté de vous aimer. Adieu très cher enfant. Je vous embrasse comme les lierres mourant embrassent les jeunes chênes, je détache quelques-unes de mes feuilles jaunes pour les répandre par forme d’hommage aux pieds de Madame de Falloux, et qu’est-ce que je fais pour Monsieur votre père12 ? Tout ce que peut faire une misérable plante qui regrette de n’avoir aucune vertu curative de la goutte et des autres maux dont il est affligé.

Briffaut

1Vaublanc, Vincent-Marie Viénot de, dit comte de Vaublanc (1756-1845), écrivain et homme politique. Député monarchiste sous la Révolution et pendant le Directoire, proscrit sous la Terreur, il fut préfet de Napoléon, puis ministre de l’Intérieur de Louis XVIII. Il est notamment connu pour sa fougue oratoire et sa réorganisation controversée de l’Académie française en 1816 en tant que ministre de l’Intérieur.

3Formule latine familière de refus, signifiant : je ne vous connais pas, allez vous promener.

4La Trémoille, Charles Bretagne de (1764-1839).

5Talaru, Louis-Justin-Marie, marquis de (1869-1850), pair de France et officier des armées du roi.

6Henriette de Goyon, née de Montesquiou-Fezensac (1813-1887).

7Montesquiou-Fezensac, Raymond Aymeric Philippe Joseph de, baron d’Empire (1784-1867), général et homme politique.

8Chastellux, Claire Henriette, né de Durfort (1799-1863).

9Valentine de La Trémoille, née Walsh de Serrant (1810-1887).

10Étienne-Denis, baron puis duc de Pasquier, dit le chancelier Pasquier (1767-1862), homme politique. Préfet de police sous la Restauration, Garde des sceaux, puis ministre des affaires étrangères sous la Restauration, il présida la chambre des pairs sous la monarchie de Juillet. Il était membre de l'Académie française depuis 1842.

11?

12Falloux, Guillaume Frédéric de (1774-1850), comte.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «10 novembre 1838», correspondance-falloux [En ligne], Monarchie de Juillet, Années 1837-1848, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, Année 1838,mis à jour le : 14/01/2021