CECI n'est pas EXECUTE 30 juin 1854

Année 1854 |

30 juin 1854

Auguste Nicolas à Alfred de Falloux

Paris, 30 juin 1854

Très cher et digne ami,

Je suis revenu dans ma famille le cœur gros de tendre reconnaissance pour vous, pour la gracieuse et bienveillante hospitalité que vous m'avez prodiguée avec une si affective et si inépuisable largesse. Vos dernières attentions, le sacrifice de votre journée et de celle de Madame de Falloux à  me voiturer par les grands chemins et à vous y faire des aventures pour assurer mon départ, les témoignages si franchement et si simplement aimable de Madame de Falloux pour moi et pour ma famille, votre stationnement à la portière, vos derniers serrements de mains et vos regards plongé dans les miens comme pour ajouter l’âme même à ceux qui en avaient été jusque-là l'expression, tous ces traits, tous ces procédés de votre bonne amitié on fait déborder la mesure déjà si large de ceux que vous m'aviez prodigué pendant mon séjour et rendue muette ma reconnaissance.

J'en ai été d'autant plus touché et accablé que je cherchais et que je cherche en moi ce qui a pu me les attirer à ce degré, surtout dans les glaces dont une timidité a recouvert et paralysé mes sentiments. C'est que vous êtes de ceux qui savez sonder les cœurs sans les <mot illisible>, et que vous avez deviné ce qu'est le mien pour vous ; c'est que vous m'aimiez déjà et qu'on embellit toujours ce qu'on aime ; c'est que, par la plus délicate générosité, vous avez voulu faire sur abonder sa grâce où avait abondé l'infinité ; c'est enfin que vous avez voulu honorer d'autant plus la miséricorde de Dieu et la force de la vérité sur les âmes qu'elles vous paraissent visibles, dans la faiblesse de leur instrument. À tous ces titres, très cher et bon ami, merci ! Mille & mille fois merci.

Je ne vous remercierai pas cependant et je vous en voudrais même s'il était possible, comme de la seule petite épine que vous avez laissée percer sous les fleurs de notre amitié, d'avoir voulu mettre le témoignage du bonheur que j'ai goûté auprès de vous à l'épreuve de mon retour. Il est vrai, très bon ami, j'ai souffert, mais j'ai souffert de ne pouvoir rendre et justifier ce bonheur, qui vous est ainsi garanti par l'embarras même qui vous l'a fait <mot illisible> en doute.

Ne doutez pas, très digne et bien cher ami, de tout l'intérêt profond et intime que j'ai pris à toutes vos exhibitions. Je ne suis pas architecte, je suis encore moins agriculteur et éleveur, je ne suis meilleur orateur, je ne sais pas tout ce que je ne suis pas si ce n'est pas tout ce que vous êtes, mais je suis très certainement votre ami et admirateur, et tout ce que j'ai vu autour de vous étant votre création matérielle ou morale, a révélé un charme qui ne pouvaient manquer de m'émouvoir et dont j'ai emporté une ineffaçable impression. La douceur pittoresque de votre pays ; le site que vous vous y êtes faits ; la noble demeure dont vous achevez la construction, et dont j'ai goûté la belle simple et judicieuse ordonnance dans son rapport avec vos goûts, vos connaissances, vos projets ; ce que vous avez fait pour arriver la mais ce qui vous reste à faire pour le compléter ; ce qui n'est plus, ce qui n'est pas, comme ce qui est ; parmi ceux-ci vos beaux établissements agricoles, vous étables si bien disposées et les animaux si beaux et si bon que vous y étiez et dont l'aspect et les jeux à l'abreuvoir faisaient le passe-temps de nos après-dîner ; vos ouvriers, aux paysans, vos fermiers, vos villageois dans la sérénité, la physionomie, l'abord, respiraient l'honnêteté, l'affection, la reconnaissance et le bonheur et attestaient tout ce que vous avez fait pour eux ; vos établissements moreaux, vos sœurs, vos frères, vos salles d'asile, vos infirmeries, toutes ces créations, toutes ces organisations charitables et purifiantes : l'âge d'or en un mot ; et au milieu vous. Vous me l'expliquant, vous y ajoutant le charme de l'amitié, de la conversation, de l'échange et de la conformité de vos pensées et de vos sentiments sur les hommes et sur les choses dans leurs rapports avec les destinées de la vérité divine dont l'amour nous unit ; cet amour exprimé et invoqué de concert au pied des hôtels à la suite de processions naïves dont la nature faisait le théâtre et dont la foi, la simplicité, l'innocence formaient les groupes et les rangs ; enfin nos excursions à Segré, à La Potherie, à Nidoiseau1, à Combrée, Combrée de douloureuse et glorieuse mémoire, où du comble de mon humiliation vous avez su faire celui de mon exaltation ; et, on retient de toutes ses impressions du dehors, <mot illisible> aux pieds de Madame de Falloux qui les partageait avec tant de bonté, vos soirées musicales dont le talent de Mademoiselle Vilande faisait si gracieusement les frais. Vos lectures épistolaires ou dramatiques enrichis du concours pacifique ou pathétique de M. le sous-préfet ou de Mme d'Autin, et soutenus de l'attention et de l'intérêt de Madame de Falloux, vos admirations, vos critiques et vos arrêts ; et parmi tous ces divers passe-temps qui complétaient si agréablement et qui liaient mes journées, les apparitions et les retraites de votre chère enfant dont la santé heureusement dégagée et l'intelligence si pénétrante de muette tendresse faisaient le sujet de mes observations pleines de muette tendresse, tout cet intérêt de mon séjour au Bourg d'Iré a été profondément senti par moi, croyez-le bien, et m'a laissé un goût de revenez-y auquel je céderai certainement quand vous aurez achevé vos arrangements et dont je réclamerait au besoin la satisfaction comme un droit que votre bienveillance à laisser <mot illisible> à mon amitié et que je retournerai s'il le faut contre votre malice.

En rentrant à Paris j'ai partagé à tous les miens les tendresses dont Madame de Falloux m'avait pourvu pour eux, et dont nous acquitterons le retour en ardentes prières. Mme Nicolas y a été profondément sensible et me charge d'être, auprès de Madame de Falloux et de vous, l'interprète de ses sentiments de reconnaissante affection. Les embarras domestiques qui s'étaient formés pendant mon absence se sont dissipés à mon retour, et notre petit gouvernement a repris sa marche pacifique. Ma double fête patronale a été célébrée hier soir par des surprises de travaux de sculpture et d'exécution musicale qui ont ravi la complaisance paternelle exercée celle de quelques amis.

Madame Swetchine que j'ai été voir dès mon arrivée étaient bien mieux. De Melun était auprès d'elle. Je vous laisse à penser si j'ai fait les compliments du Bourg d'Iré et si j'ai on y a été sensible. Votre vénérable amie pourra, d'après ses médecins, pouvoir faire une ou deux absences de huit jours chaque mais qui ne paraissent pas devoir vous profiter quel que soit son vœu de se faire voir au Bourg d'Iré et d'y apporter la consécration de sa sainte amitié.

Madame de Gontaut2 a du revenir hier du Marais. J'irai la voir  et lui porter vos souvenirs aujourd'hui.

Dés mon arrivée j'ai été porter à M. Berryer l'exemplaire de mon Protestantisme que je lui avais destiné. Il n'y était pas, je lui ai laissé ma carte. Le lendemain je recevais de lui ma lettre des plus bienveillantes et des plus conformes à nos vues sur ce sujet. Ce suffrage m'a comblé de satisfaction. Je vais me représenter chez lui pour vous porter de vos nouvelles.

Albert de Broglie n'est pas à Paris. Bertou vous dira que je l'ai vu mais non l'escalier qui était emballé3 et que je ne verrai que sur place.

Je vais aller voir Monsr de Charge (?) de Brignolle et je suis sûr de le combler en lui apportant tout vos affectueux souvenirs.

J'oubliais de vous dire qu'à ma descente de voiture à Angers une lettre me fut remise de la part de Mgr l’Évêque qui s'excusait de ne pouvoir me recevoir par la nécessité où il avait  été d'aller présider des exercices littéraires à son petit séminaire.

Et maintenant très cher et bon ami je savoure et savourerai longtemps le doux resouvenir [sic] du Bourg d'Iré et j'en ai l'âme toute embaumée.

                                  Comme au déclin de la journée

                                  Après le départ des faneurs

                                  Dans la prairie abandonnée

                                   Reste encore un parfum de fleurs4

Tendres et dévoués hommages à Madame de Falloux, baiser au front de Mademoiselle Loide. Grâce à Mademoiselle Vilande. Affectueux souvenirs à Monsr le sous-préfet et à M. d'Autin à Agnés et à Andromaque de  la part d'<nom illisible> et de <nom illisible> et quand vous écrirez ou irez à Caradeuc mille hommages respectueux et empressés.

Je vous embrasse et vous prie de me laisser dire : le chevalier du Bourg d'Iré est le meilleur de mes amis.

                                                                  A. Nicolas

Notes

1Nyoiseau, commune proche de Segré.
2Adèle Gontaut-Biron, née de Rohan-Chabot (1793-1869), sœur du cardinal de Rohan. Fervente catholique.
3Il s'agit d'un escalier que Jules de Bertou, l'ami de Falloux, avait charge de faire réaliser pour le château du Bourg d'Iré.
4Extrait d'un poème d'Edmond Géraud (1775-?)

Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «30 juin 1854», correspondance-falloux [En ligne], Année 1852-1870, Second Empire, Année 1854, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, CORRESPONDANCES,mis à jour le : 14/09/2012