CECI n'est pas EXECUTE 17 décembre 1872

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17 décembre 1872

Saint-René Taillandier à Alfred de Falloux

Paris, 17 décembre 1872

Monsieur le Comte,

Vous n'ignorez pas sans doute que l'élection pour le remplacement du Père Gratry à l'Académie française a été fixée au jeudi 16 janvier 1873. J'ai déjà envoyé ma lettre et commencé mes visites ; permettez-moi de vous renouveler par écrit, et en vue de l'élection prochaine, la visite que j'ai eu l'honneur de vous faire au Bourg d'Iré. Ce n'est plus le père du sous-préfet de Segré qui vous recommande son fils1, c'est le candidat qui sollicite votre appui. Il n'y a jusqu'ici que deux candidatures officiellement posées : celle de M. de Viel-Castel2 et la mienne. Mais il en est une autre qui pourrait surgir et dont quelques personnes s'occupent très activement, c'est la candidature du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences : M. Dumas3 ne se présentera que si les portes s'ouvrent toutes grandes. Or, il ne me paraît pas que les portes s'ouvrent toutes grandes ; il y a le groupe des amis de M. de Viel-Castel ayant à leur tête M. Guizot et M. le duc de Broglie ; il y a aussi le groupe des personnes qui m'ont promis leurs suffrages. Ni l'un ni l'autre de ces deux groupes ne s'effacera devant les patrons de M. Dumas, dont le nombre ne dépasse pas jusqu'ici le chiffre de 6 ou 7. Ce sont les anciens sénateurs, MM. Lebrun4, de Sacy5, Nisard6, Claude Bernard7, auxquels il faut ajouter MM. Camille Doucet8 et Legouvé9. Encore y-a-t-il là bien des nuances. M. Nisard et M. Claude Bernard, qui voteront pour M. Dumas, s'il se présente, n'approuvent pas cette candidature.

Si la lutte est circonscrite, comme je l'espère, entre M. de Viel-Castel et moi, voici les voix sur lesquelles je compte. Vous m'avez autorisé à inscrire votre nom sur cette liste ; je le mets en première ligne. - M. A. de Falloux, M. V. de Laprade10, M. Auguste Barbier11, M. Octave Feuillet12, M. Patin13, M. Jules Sandeau14, M. Emile Augier15, M. Cuvillier-Fleury, - M. Nisard, M. Claude Bernard, M. de Sacy, M. Legouvé. - Les quatre derniers nommés sont ceux qui voteraient pour M. Dumas, et qui m'ont promis leur suffrage dans le cas où M. Dumas ne se déciderait pas à se présenter.

Cette liste de douze noms ne contient pas quatre adémiciens qui, en décembre 1871, ont voté pour moi contre M. Littré16 ; ce sont MM. Vitet, de Carné17, de Champagny18, duc de Noailles. Je n'ai pas encore pu les voir et j'ignore ce qu'ils feront. Vous avez bien voulu me dire plusieurs fois que ce groupe des neufs (noble groupe réduit, hélas ! À huit par la retraite de Monseigneur Dupanloup) me resterait fidèle. Je compte beaucoup sur vous pour m'assurer leurs suffrages. M. Vitet m'a toujours de la bienveillance, mais je redoute les démarches que M. Guizot peut faire en faveur de M. de Viel-Castel. M. Guizot a tant d'autorité, et une parole si persuasive avec une volonté si tenace ! Je redoute aussi l'inflence de M. Guizot et de M. le duc de Broglie sur M. le duc de Noailles. Vous seul, M. le comte vous pouvez contrebalancer cette influence et obtenir que je ne perde pas le bénéfice de ma première campagne. M. de Carné et M. de Champagny, encore absents de Paris, seul attendus cette semaine ; aurez-vous l'extrême bonté de leur écrire, ainsi qu'à M. le duc de Noailles et à M. Vitet ?

Quelques mots de vous me feraient le plus grand bien. Vous pourriez leur dire que d'autres amis de M. Guizot, par exemple M. de Sacy et M. Cuvillier-Fleury, lui résisteront dans cette circonstance. M. Cuvillier-Fleury m'a dit très formellement qu'il ne voteront ni pour M. Dumas ni pour M. de Viel-Castel ; il m'a promis sa voix, à moins que M. de Pontmartin, son ami, ne se mette sur les rangs, et, comme iln'est pas question de cette candidature, c'est une voix que je considère comme certaine. M. de Sacy m'a dit aussi de la façon la plus expresse qu'il ne voterait pas pour M. de Viel-Castel et qu'après M. Dumas, je serais son candidat.

Je ne sais pas encore comment voteront M. Thiers et ses amis. J'ai vu M. Mignet qui a été très aimable sans me faire aucune promesse. J'irai demain à Versailles. La chose importante en ce moment, c'est de prévenir les séductions de M. Guizot et de retenir dans notre groupe M. Vitet, M. de Carné, M. de Champagny et M. le duc de Noailles.

Veuillez, Monsieur le comte, me pardonner cette longue lettre et soyez assuré que les émotions de cette candidature ne me font pas oublier votre dernière édition de la vie de Madame Swetchine. M. Dalloz19 a mis le plus grand empressement à me dire qu'un article sur votre noble ouvrage serait accueilli avec joie. Il avait déjà reproduit avec éloges votre discours au Comice agricole de Segré. Je me suis donc mis à l'oeuvre et mon article serait déjà terminé si je n'avais été fort occupé depuis quinze jours par mes visites et ma correspondance de candidat. Mon gendre, M. Ollé20, a commencé aussi de son côté l'article qu'il destine au Français.

Veullez agréer, Monsieur le Comte, l'hommage de mon profond respect et de reconnaissance dévouée.

 

 

1Son fils, Henri Saint-René Taillandier (1848-1914) était alors sous-préfet de Segré.

2Viel-Castel, Charles-Louis-Gaspard-Gabriel de Salviac, baron de (1800-1887), homme politique et historien. Directeur de affaires politiques au ministère des Affaires étrangères pendant la monarchie de Juillet, il rentra dans la vie privée après 1848. Auteur d'un Histoire de la restauration en 20 volumes (1870-1870), il collabora à plusieurs reprises à la Revue des Deux Mondes

3Dumas Jean-Baptiste (1801-1884), chimiste et homme politique. Membre de la Législative en 1849, ministre de l'Agriculture et du commerce en 1851, il deviendra sénateur en 1852. Candidat à l'Académie française, il ne sera élu qu'en 1875, au siège de François Guizot.

4Lebrun, Pierre-Antoine (1785-1873), poète et auteur dramatique, il avait été élu à l'Académie française en 1828 et nommé sénateur sous le Second Empire, en 1853.

5Sacy, Samuel-Ustazade-Silvestre de (1801-1879), écrivain et homme politique français, il fut nommé conservateur à la Bibliothèque Mazarine en 1836. Fils du célèbre orientaliste, il fut critique littéraire au Journal des Débats où il rédigea une grande partie des articles politiques jusqu'au coup d’état du 2 décembre se consacrant alors uniquement aux questions littéraires. Élu à l’Académie française en 1854, il entra au Sénat en 1865 bien qu’il ait été élu comme opposant au régime impérial.

6Nisard, Désiré Jean Marie Napoléon (1806-1888), écrivain et homme politique. Collaborateur au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes, il avait été nommé professeur d'éloquence latine (1833) puis d'éloquence française au Collège de France. Adversaire résolu des romantiques, il fut élu à l'Académie française le 28 novembre 1850 en remplacement de l'abbé de Féletz. Élu de la Côte d'Or de 1842 à 1848, il siégea au centre. Sous l'Empire il avait été élu au sénat où il soutint l'empire autoritaire.

7Bernard, Claude (1813-1878), médecin physiologiste. Membre de l'Académie des Sciences (1854) et de l'Académie de Médecine (1861), professeur de physiologie expérimentale au Collège de France en 1855, président de la Société de Biologie, il était entré au sénat en 1869. Auteur de plusieurs ouvrages de médecine et de science, il collaborait par ailleurs à la Revue des Deux Mondes. Il était membre de l'Académie depuis le 7 mai 1868 en remplacement de Jean-Pierre Flourens.

8Doucet, Camille (1812-1895), directeur général de l’administration des théâtres, élu à l’Académie française le 7 avril 1865, il sera nommé secrétaire perpétuel en 1876.

9Legouvé, Ernest Gabriel Jean-Baptiste (1807-1903), auteur dramatique et essayiste. Fils de l'académicien Jean-Baptiste Legouvé (1764-1812), il avait obtenu, en 1827, le prix de l'Académie pour son poème, Découverte de l'Imprimerie. Il était membre de l'Académie française depuis le Ier mars 1855.

10Laprade, Victor Richard de (1812-1883), poète et littérateur. Il fut nommé professeur de littérature à la faculté des lettres de Lyon en 1848. De sentiment légitimiste et catholique libéral, il collabora au Correspondant et fut élu à l’Académie française le 11 février 1858. En 1861, suite à la publication, par le Correspondant, de ses Muses d’État, Laprade fut révoqué en tant que fonctionnaire et la revue reçut un avertissement.

11Barbier, Auguste Henri (1805-1882), poète et littérateur. Il avait été élu le 29 avril 1869 à l'Académie française au siège d'Adolphe-Joseph Empis en dépit de son hostilité déclarée à l'Empire.

12Feuillet, Octave (1821-1890), romancier et auteur dramatique. Il fut le premier élu à l'Académie à titre de romancier, le 20 janvier 1862.

13Patin Henri Joseph Guillaume (1793-1876) homme de lettres, helléniste et latiniste. Professeur, il fut nommé doyen de la Faculté des Lettres en 1833. Collaborateur à plusieurs journaux dont la Revue des Deux Mondes, Le Globe et le Journal des savants. Il était connu tant pour ses traductions du grec et du latin que pour ses Études sur les tragiques grecs, ouvrage qui lui ouvrit les portes de l'Académie française en 1842. Membre de l'Académie française depuis, il avait été nommé secrétaire perpétuel en 1871.

14Sandeau, Jules (1811-1883), romancier et auteur dramatique. Conservateur de la Bibliothèque Mazarine en 1853, puis bibliothécaire du palais de Saint-Cloud, il était l'ami de Georges Sand et un habitué du salon de la princesse Mathilde. Il avait été élu au fauteuil de Charles Brifaut, le 11 février 1858.

15Augier, Émile Guillaume Victor (1820-1889), poète et auteur dramatique, il obtint un prix Montyon pour sa comédie Gabrielle. Disciple de François Ponsard il était partisan de « l’école du bon sens » en réaction contre le drame romantique.; ses principales œuvres qui illustrent pour la plupart la morale bourgeoise sont La Ciguë (1844), Philiberte (1853), Les Effrontés (1861), Le Fils de Giboyer (1862), Maître Guérin (1864), Paul Forestier (1868), Madame Caverlet (1876), et, en collaboration avec Jules Sandeau, Le Gendre de M. Poirier (1854) ; il collabora aussi avec Labiche. Plusieurs fois candidat à l'Académie, soutenu par le parti libéral, Thiers, Rémusat, Mérimée, Sainte-Beuve, il fut élu le 31 mars 1857, par 19 voix contre 18 à V. de Laprade, candidat de V. Cousin, Montalembert, etc. Ce fut la voix de Musset qui assura l'élection d’Émile Augier. Il fut nommé sénateur à la fin de l'Empire ; il était Grand-Officier de la Légion d'honneur.

16Émile Maximilien Paul Littré (1801-1881), lexicographe, philosophe et homme politique. Célèbre pour son Dictionnaire de la langue française, sa candidature en 1963 fut âprement combattue par Mgr Dupanloup qui lui reprochait son athéisme. Il sera néanmoins élu le 30 décembre 1871, ce qui avait amené Mgr Dupanloup à donner sa démission en signe de protestation.

17Carné, Louis Joseph Marcein comte de (1804-1876), historien et journaliste légitimiste ; attaché et secrétaire d'ambassade sous la Restauration ; il s’était rallié à la Monarchie de Juillet. Il fut un de ceux qui collaborèrent au Correspondant dés sa fondation. Député du Finistère (collège de Quimper) de 1839 à 1848, il appartint au Parti social de Lamartine, puis défendit les intérêts catholiques. Sous le Second Empire, il collabora au nouveau Correspondant, au Journal des Débats, à la Revue des Deux Mondes et à la Revue Européenne. Il avait été élu à l’Académie le 23 avril 1863 contre Émile Littré.

18Champagny, François-Joseph-Marie-Thérèse Nompère, dit Franz, comte de (1804-1882), écrivain ultra-catholique. Il fut le collaborateur de l’ancien comme du nouveau Correspondant, de L’Ami de la Religion et de la Revue contemporaine. IL avait été élu à l’Académie française le 29 avril 1869, en remplacement de Berryer.

19Paul Dalloz (1829-1887) était le propriétaire du Petit Moniteur et du Moniteur Universel.

20Ollé-Laprune, Léon (1839-1898), philosophe catholique. Enseignant la philosophie dans les lycées, puis à l'Ecole normale supérieure à partir de 1875, il sera suspendu de sa chaire par Jules Ferry pour avoir organisé une manifestation contre l'expulsion des congrégations. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont La philosophie de Malebranche publié en 1870. Adversaire du rationnalisme cartésien, du déterminisme positiviste et du spiritualisme déiste et prone une philosophie adossé à la religion révélée. Il entrera à l'Académie des sciences morales et politiques en 1897.


Notice bibliographique


Pour citer ce document

, «17 décembre 1872», correspondance-falloux [En ligne], 1872, CORRESPONDANCES, BIOGRAPHIE & CORRESPONDANCES, Troisième République,mis à jour le : 22/04/2019